Nuits de paresse

4.25.2007

Friday Night Light ou Le Pen marque un Touchdown

L’idée est simple. Il y a une petite ville du Texas, Dillon. Une équipe de Football, les Panthers, un tournoi et des gens autour. C’est filmé à la manière des séries qui marchent bien en ce moment, caméra à l’épaule et tout et tout. Et honnêtement, au début, ça va. Le récit se met en place, c’est vraiment bien fichu, les personnages sont très écrits, les situations plutôt classiques mais on ne s’ennuie pas. Alors, on rentre bien dedans. Et peu à peu, y’a des trucs qui remontent. Tout le blabla cul béni habituel, on est Texas, y’a que des bouseux, ça pue le Christ partout et les bonnes intentions, les femmes sont pomponnées et organisent des soirées de voisinage, ou pour l’Eglise ou encore pour l’équipe de Foot. Bon, c’est naze mais ça va. Le coach, joué avé l’assent du coin, est pris dans la tourmente, sa popularité dépend des matches perdus ou gagnés, mais il fait son boulot quoi. Et il déchire bien. D’ailleurs l’acteur est bon, ce qui ne gâche rien.

Oui mais ce qui remonte c’est quoi ? Ben disons qu’au départ, le Quaterback (le Zidane local) se fait déchirer en un tampon et se retrouve en chaise roulante. Il a une copine, une cheerleader (les mecs font du Foot et les gonzesses du pompom), qui le trompe avec un autre joueur. On ne fait pas ça dans une petite ville. La pov’ cocotte se retrouve en quarantaine, elle traverse un purgatoire assez ignoble, mais elle s’en sort. Y’a pas de quoi fouetter trois pattes à un canard ! Et bien oui, et pire encore. Voilà comment ils ont procédé ces salopiots : faute, purgatoir, retour en grâce. Et ça, tout le temps. Parce que le Christ est là, il a créé le péché pour permettre le repentir.

J’en ai bouffé 11 des épisodes. C’est pas rien. Je sais m’obstiner parfois. Mais le moment où la pompom girl revient en grâce, j’ai eu les larmes aux yeux et une pensée pour ces petits américains qui bouffent cette merde et qui reproduiront, peut-être, plus tard ces belles idées quand ils rencontreront des problèmes, ou tenteront de réconforter quelqu’un. Au moins c’est clair, pas nuancé pour deux sous, t’as les chakras bien ouverts devant ces séries et te voilà défoncé par toutes ces conneries. Le rire ouvre l’esprit, Le Pen s’en servait pour faire passer ses saletés, là c’est l’émotion qui t’ouvre en deux pour te barbouiller entièrement. C’est presque, par excellence, la série fascisante à voir, un carnet en main.

4.24.2007

The Shield ou les malheurs de la virtu

Ouais ! C’est ma série. Sixième saison, on est en plein dedans. Un commissariat tout pourri dans Farmington, un quartier malfamé de Los Angeles, un latino qui reprend une équipe en plein désarrois, un groupe d’intervention musclé commandé par un flic qui fait son biz avec les mafias locales. Ce caïd c’est le cœur de la série. Si bien que l’acteur qui le joue en est devenu le producteur (Michaël Chiklis, la Chose dans le minable « Les Quatre Fantastiques »). Parce que le personnage est bon, très bon. Et l’acteur a ses moments. Et puis y’a un vrai climat, des histoires croisées, des gars pas nets, des gonzesses parfois flippantes. Glenn Closed débarque, saison trois, dans cet univers sordide en remplacement du précédent commissaire, un latino vérolé prêt à tout pour un poil de pouvoir. Et saison quatre, Forrest Whitaker explose tout, dès qu’il apparaît, l’ambiance déjà bien malsaine devient irrespirable.

Ça fait du bien de voir une série sans complexes, qui ne fait pas la morale mais qui tente d’apporter un peu de nouveauté au genre. Une série sombre dont on sait que nul ne sortira indemne. Y’a pas d’espoir là-dedans, juste s’en sortir le moins mal possible. L’Amérique de Bush-Reagan ? On est dedans, mais à aucun moment ses valeurs ne sont mises en avant. C’est l’Amérique du fond du puits. Dans cette Amérique, entrer dans un hôpital c’est faire un crochet sur la route du cimetière, seuls les plus forts peuvent s’en sortir, mais uniquement sur le dos des plus faibles. Y’a parfois une petite loupiotte au fond, un bout du tunnel qui apparaît. C’est pas trop clair, mais on peut y arriver, un peu cradingue, pas trop fier de soi, mais ça reste possible.

Tu peux compter sur ta force, mais seul, ça sert à rien, le courant est trop fort, faut s’y mettre à plusieurs. Le mariage ? Rien à attendre de ce côté, le seul couple qui résiste est infréquentable et sent le soufre. Le boulot ? Un vrai coupe-gorge, une usine d’équarrissage, et même les plus vertueux ont toujours les pieds dans la merde. Alors être un surhomme ? Même pas, mais ça aurait pu marcher, on est parfois à la limite d’y arriver, mais arriver à quoi ? C’est la solitude au bout du tunnel, la vraie. L’amitié ? Bingo ! La seule chose qui arrive à sauver les personnages de cette série, c’est la force de l’amitié, un lien puissant, incorruptible, ou presque, car quand on oublie ça, on sombre, et là, c’est le drame.

The Shield est filmé caméra sur l’épaule, avec des angles parfois très cavaliers, un peu comme dans la série néo-fasciste « NYPD Blues », mais avec beaucoup plus de talent. Le spectateur est dans tous les drames, immergé, impossible de s’en sortir, la distance est presque nulle, je dis presque parce qu’avec le temps, on s’y fait, on gagne en distance, la force de l’habitude. Mais le réa est un petit malin, il invente constamment, et parfois ça devient une série de « Héhé ! Tu l’avais pas vue venir celle-là ? », la caméra devient un acteur du récit, elle est elle-même écrite, c’est un personnage à part entière. Et ça, c’est très fort.

Carnivàle ou Sarko chez les ploucs

Le Bras et Lévy, dans Libé d’aujourd’hui, se livrent à une lecture des cartes électorales pleine d’espoir. Tout n’est pas perdu, la transition FN s’achève, Bayrou et Ségo sont complémentaires, et Sarko a déjà fait le plein de voix. Dans Carnivàle, « Le Carnaval de l’Etrange » en français, série qui paie un lourd tribut à l’esthétique Lynchéenne, une jeune femme lit les cartes à des américains écrasés par la crise (nous sommes entre les deux guerres), dans sa roulotte. Elle et sa mère, paralysée et détentrice du vrai pouvoir divinatoire, bourlinguent en Amérique profonde avec un cirque peuplé de gens vraiment étranges. Y’a du Browning là-dessous, un peu. Un des ouvriers de ce cirque se découvre une mission, sauver le monde de l’Apocalypse personnifiée par un cureton méthodiste qui se sent l’âme satanique.

Voilà un joli couple. Un pauvre gars qui guérit les gens en les touchant et un curé tout fou qui se prend pour un archange diabolique. Ce dernier se sert de la radio (y’avait pas la télé à l’époque) pour interpeler les âmes perdues et leur montrer le chemin de la délivrance. Il célèbre l’Amérique qui se lève tôt et qui bosse dur, et conspue ceux qui profitent du malheur des braves gens pour faire leur beurre. Il doit être arrêté dans sa mission par ce guérisseur, ce pauvre gars qui ne comprend pas trop ce qui lui arrive et ce qu’il doit faire. Un genre de pré-macchabé, véritable manager de la troupe, le guide dans la bonne voie. C’est un reste d’homme ce mec, il ne lui reste qu’un bras, le droit, il parle par énigmes mais il sait que la rencontre entre son protégé et le diable est inévitable.

Tout ça me rappelle quelque chose… J’ai trouvé beaucoup d’accents sarkozystes dans ce méthodiste complètement flippé, notamment ses homélies, car il s’adresse aux âmes perdues pour les ramener dans le droit chemin, enfin son droit chemin. J’ai pas vu la série en entier, mais je me doute bien du final, de la grande rencontre. Et là, y’aura pas de débat, ça va saigner. Si vous aimez Lynch, ça vaut le coup d’œil, et si vous voulez savoir ce qu’il risque de se passer le 6 mai, achetez Libé.

4.20.2007

François qui ?

Bon, nous admettons tous que le vide et le plein existent ensemble, et il paraîtrait même, c’est dire, qu’un même espace peut être vide et plein. En même temps. Que le vide est également une question de relation. Et d’outil. Si on ne voit pas ce que le vide a de plein, on le dit vide. L’air n’est pas vide et un courant d’air porte des choses avec lui, ne serait-ce que lui-même. Vous voyez où je veux en venir… Pas si vide que ça tout de même. Une chose me fascine, c’est ce Y. Je ne comprends pas ce qu’il fait là. Je m’explique

BAYROU, BA-Y-ROU, entre ba et rou, qui sont des phonèmes doux, enfantins, légers, il y a ce Y. Et ce Y fait des siennes. On dit quoi ? Bérou ou baillerou ou béillerou, ce Y est sauvage avec nous, il transforme ce nom tout rond en un piège pour la langue. Ce Y est un obstacle sur une plaine, on le voit de loin, on sait qu’on s’en approche, mais une fois devant, on fait quoi ? Cet Y là, il faut l’escalader, chose absurde. Et si on le contourne on dit BAROU, comme on dit BAROIN. Alors il faut faire cet effort. Avec ce Y, on peut en faire des choses ! Un illustrateur se régalerait d’en faire tout et n’importe quoi. Mais, c’est la seule lettre avec laquelle il pourra s’amuser, les autres sont neutres, elles ne font qu’accompagner, deux à gauche et trois à droite.

Si ce nom présente en son centre une épine dont on peut dire que sont rapport droite/gauche est un chouilla plus à droite, on peut également dire l’exacte contraire. J’ai entendu dire que tout ceci n’était qu’une question de rapport, de relation. Suivant d’où qu’on s’trouve. On est toujours à la droite de quelqu’un. Soit. Dans l’espace, j’admets. C’est du continue tout ça. Mais, si on enlève l’espace de tout ça, si on remet du mouvement… Allez, je cite :

« Un ensemble de structures intellectuelles se retrouve dans la schizophrénie, dans les différents aspects de l’aliénation politique et (dans une certaine mesure) à l’échelle de la psychologie de l’enfant. Cet ensemble s’extériorise selon le cas individuel (et aussi selon l’optique de l’observateur) comme dissociation des totalités, comme dévalorisation, comme prépondérance de la fonction identificative par rapport à l’intuition du divers (voire de l’intuition tout court), ou comme prépondérance de la fonction spatiale par rapport à la fonction temporelle. » (In Joseph Gabel, « La fausse conscience », Ed. Minuit, 1962)

Je sais, c’est facile, c’est méchant pour ceux de gauche qui hésitent entre B. et Royal ou Laguiller (vivi, y’en a). Mais ne déconnez pas ! vous avez lu ce qu’il dit le monsieur, et c’était qu’un début. Vous expliquerez ensuite à vos petits-enfants pourquoi vous avez voté Bayrou en 2007. Je crois que vous en rougirez.

Bises joue gauche.

4.19.2007

Lettre à une camarade

Salut camarade,

La situation est vraiment inquiétante. Nous ne voulons pas revivre ce cauchemar de 2002 et devoir une fois encore voter à droite au second tour. Une fois ça suffit. Mais il me semble que tu fais quelques raccourcis. Le PS n'est pas toute la gauche, nous sommes tous d'accord sur ce point, il y a d'autres manières d'être de gauche. On peut être de gauche hors du PS, c'est notre force, notre richesse commune. Il ne faut pas sous le coup de la peur dénier à toutes les gauches le droit de s'exprimer, et aux citoyens de montrer leur attachement à ces gauches. Nous nous retrouvons sur des valeurs, nous partageons une même vision de l'homme et de l'histoire, nous avons des histoires communes, des combats communs. Il existe des divergences sur les moyens : l'extension du rôle de l'Etat, la place de la France dans l'Europe, l'autonomie de l'économie, etc. Et ces divergences, ces conflits parfois dans notre vision de l'homme et de l'histoire, c'est la seule manière d'être de gauche, toujours en mouvement, toujours à imaginer demain, à interroger le passé, le présent, pour construire le futur. Le vote utile est un déni, un déni dangereux car il appauvrit une partie de ce que nous sommes. Alors oui, une nouvelle fois ne pas être représentés au second tour serait pour nous dramatique, mais perdre une parcelle de notre être de gauche le serait plus encore pour notre avenir.

C'est le second point que je voulais aborder. Après avril 2002, le PS, le seul parti de gouvernement cohérent à gauche, aurait dû changer, accepter cet échec et entamer une réforme profonde de son fonctionnement. Mais ses cadres ont préféré conserver sa structure, pour ne pas perdre de leurs pouvoirs. Tous les courants du PS et de la Gauche auraient pu autour d'un nouveau PS trouver une tribune pour s'exprimer clairement, nous aurions pu échanger sur nos différences et ensuite nous unir autour de nos valeurs communes. Au lieu de parler de vote utile à présent, nous aurions pu échanger, construire en commun avec une large majorité de la gauche et nous présenter unis avec un programme riche et inventif, chose que les citoyens nous réclament depuis longtemps. Je ne supporterai pas de devoir choisir entre deux leaders d'extrême-droite au second tour. Et si c'était le cas, je pourrai désigner clairement les responsables de ce nouvel échec. Et je ne serai pas le seul à le faire.

Amitiés de gauche

4.13.2007

Greys Anatomy au cœur de l’idéologie de la classe dirigeante américaine

Grand bouffeur de séries américaines et britanniques, j’ai, par le plus pur des hasards, déniché cette série, un peu connue en France, Greys Anatomy. S’il fallait faire un rapprochement à la Short Cut, je dirais un mélange de Urgences et de Sex and the City, mâtiné de Friends. Le propos est simple, des internes débarquent dans un hôpital de Seattle. Ce sont leurs vies, leurs relations avec les autres habitants de ce complexe hospitalier. Ça dure à chaque fois 52 minutes à peu près et tous les épisodes ont le même rythme, les mêmes événements. On suit quelques personnages d’un peu plus près, le reste sert de décor, et Seattle est totalement invisible. C’est souvent mignon, voire gnangnan, mais symboliquement, c’est d’une violence époustouflante.

Le vrai propos de cette série, c’est l’effort individuel vers la réussite. La réussite est polymorphe, mais les moyens sont toujours les mêmes. Y sont également développés tous les thèmes chers à l’Amérique Bushiste, l’importance du mariage, le respect des différences qui deviennent des différences naturalisées, alors bien sûr, y’a du mélange, un chirurgien noir et une interne asiatique tombent amoureux, mais c’est pour la galerie, les blancs restent ensemble, faut pas déconner non plus. Il y a un couple en péril, mais le mariage est plus fort que tout. Quelques rares moments sont consacrés aux difficultés qu’affrontent le système de santé américain, mais c’est surtout pour faire rebondir un épisode. Aucun critique là-dedans. Et surtout aucune critique esthétique.

Urgences au moins était un peu ouvert, les conditions sociales des malades étaient considérées, des réalisateurs extérieurs venaient prêter main forte et amenaient avec eux leurs univers très particuliers. Là, tout est plat, lisse, répétitif, travelings, close up, plans d’ensemble, tout vient soutenir un discours esthétique et social apaisants. L’héroïne principale est fille de chirurgien, elle est mince, élancée, amoureuse du médecin le plus mignon de l’hôpital, elle est lisse, ses crises sont pathétiques et son jeu d’une molesse remarquable. Car c’est elle qui tient plus de la moitié des épisodes, c’est elle l’âme de la série. Alors elle laisse le reste filtrer, doucement, tout nous remonte au fil des histoires, tout le background remonte, la présentation d’une Amérique qui va bien, où chacun a sa chance, où l’effort individuel est fondamental, où la réussite est une pratique individuelle, et où surtout presque rien n’est règlementé. Bref, c’est une merde qu’il faut voir comme une longue publicité, la philosophie spontanée de la classe dirigeante américaine.

La distance dans la distance dans la distance

Ça fait pas mal de temps que ça me titille, il fallait que je mûrisse tout ça, dans mon coin, tranquillement, qu’en quelque sorte j’achève un petit cycle commencé il y a plus de trois mois. En janvier, je m’inscrivais sur Meetic pour voir, et puis pour rencontrer, et puis pour passer le temps. J’ai également fait quelques tours sur d’autres sites du même genre, Parship, Match et sur un site approchant, Myspace. Ce sont tous des sites de rencontre par affinités, avec un vocabulaire spécifique, des « fins dernières » à peu près semblables. Sauf que…

Meetic, c’est un catalogue. Ou mieux, une théorie de fiches, comme on dit une théorie de fourmis, une suite continue de présentations de soi égalisées. Quand on s’inscrit sur ce site, il faut remplir des fiches anthropométriques, dire ce qui l’on cherche, comment on se perçoit, ses goûts, etc. Proposer des affinités en d’autres mots. Des moteurs de recherche sont mis à la disposition des clients (mot banni du site d’ailleurs) afin de « trouver » une « âme sœur ». Le vocabulaire est explicite, des exemples viennent le confirmer, et dès lors que l’on s’y inscrit, que l’on en parle autour de soi, on le sait, « ça marche ». Mais qu’est-ce qui « marche » ?

On se reconnaît. Mais pas au sens sartrien du terme, on se reconnaît comme dans un miroir, on cherche une vision de soi fantasmée, un regard sur soi, pas un regard de l’autre. Seul devant sa machine à compulser les fiches, on construit un imaginaire de l’autre, qui est l’expression de l’outil lui-même, pas l’expression d’un imaginaire personnel. Et cet imaginaire réifié, c’est-à-dire pétrifié par l’outil, quand la rencontre se fait te revient dans la gueule sous la forme d’un réel halluciné. La part de mystère de l’autre n’existe pas. Il n’y a que du désir de soi là-dedans, mais un désir mort, un désir inerte. On est devant ces milliers de fiches comme dans le désert des tartares, dans l’attente de quelque chose qui doit se passer mais qui n’arrive jamais.

L’autre est enfermé dans l’outil, le dialogue qui s’instaure se fait entre deux présentations de soi réifiées, l’investissement personnel se fait sur un miroir, et les mots échangés ne sont pas aboutis, ils sont inhibés. Si une rencontre se fait hors de l’outil par la suite, elle est réellement impossible. Une distance a été construite tout au long de cet échange-faux, rien n’a encore parlé en nous, nous ne sommes que des mots floqués sur un monolithe. Si la rencontre « réelle » a lieu, elle est de fait impossible, une distance a été construite tout au long de cet échange-faux et tout ce qui peut advenir ensuite n’est possible que dans cette distance. On construit de la distance dans la distance jusqu’à la séparation finale, inévitable.

Meetic est une forme de pornographie sociale, une des nombreuses inventions abjectes du capitalisme où le « faux est un moment du vrai », où la distance a remplacé la relation, où la seule géographie du désir est le catalogue, pas de dérive possible, il n’y a que de la compulsion. Myspace a tenté la même chose avec l’amitié. Mais pour l’instant, heureusement, ça ne « marche » pas. Pour combien de temps encore ?

4.09.2007

Tableau 16

Jusqu'à la dernière minute c'est encore possible, tant que tout le temps nécessaire n'a pas été entièrement dépensé, rien n'est entièrement joué. C'est ainsi qu'il pensait sur cette route, assis. Il savait qu'à tout moment, ça pouvait débouler, l'emporter, le déchiqueter, l'envoyer à des centaines de mètres de là peut-être. Mais tant que le choc n'avait pas eu lieu, il était assis, sur cette route. Il tournait le dos à la circulation, pour ne pas avoir ce dernier réflexe. Il ne voulait pas s'en sortir, sa décision avait été prise, ce devait être aujourd'hui, enfin ce soir, sur cette route. Mais il avait peur de ses réactions, il avait peur de cette idée que rien n'était joué tant que le choc n'avait pas eu lieu, qui lui imposerait de se lever et traverser définitivement. Cette idée lui semblait odieuse, remarcher vers où? pour quoi faire? pour qui? Il attendrait jusqu'à ce que le camion, la voiture, ou tout autre véhicule assez puissant pour l'emboutir définitivement, surgisse et le catapulte enfin là où il voulait être. Car il voulait être ailleurs que sur cette route, ce soir-là, mais il voulait y aller d'une certaine façon.

Tableau 15

Traverser des vies. Juste en étant là. Jeter un oeil. Se retourner ensuite. Reprendre la sienne. En garder un semblant. Un petit bout. Quelques phrases. Y repenser, parfois. En oublier assez pour s'en souvenir. Refaire des gestes vus. Vivre par procuration. Croire cela possible. Continuer d'une certaine manière. Faire sans y croire. Vouloir se remanier. Pour quel but? Pourquoi faire? Laisser couler tout ça. Se retrouver enfin. Pourquoi pas?

Tableau 14

Il était seul, perdu, perdu, il se baladait, entre les crottes de chiens, il regardait le sol, sali, sali, il chantonnait, tristement. Il avait dans la tête, des mots, des mots, qui lui parlaient d'elle, ses lèvres bougeaient, une moue, une moue, sa langue sortait, vaguement. Il leva la tête, le ciel, les nuages, il ne voyait qu'elle, elle était partout, si belle, si belle, ses yeux lui piquaient, drôlement. Il accéléra, ses pas, ses pas, il voulait la voir, il n'en pouvait plus, tant pis, tant pis, il l'avait perdue, définitivement. Une voiture passa, trop vite, trop vite, il ne la vit pas, il se fit écrasé, paf, poum, il mourut ainsi, connement.

Tableau 13

Ce n'était rien. Au début ce n'était rien. Même pas une sensation. Vraiment rien, il n'y avait rien. Il y avait moi. Seul. Là. Puis un brouillard, un brouillard de mots, de gestes, d'idées, de sensations, oui pour le coup de sensations, qui s'est installé, doucement, ça montait, imperceptiblement. C'était doux au départ, vraiment doux. Ça venait de je ne sais où. Peut-être de l'extérieur? ou peut-être de moi? mais je ne peux rien affirmer de certain. Quand ça a commencé à monter, je n'ai pas compris que ça montait. Je ressentais quelque chose de normal, quelque chose d'habituel, comme ça se passe souvent. Quelques mots échangés, quelques regards, parce qu'il y a eu des regards, mais rien de convaincant, rien d'absolu. Des touches, des touches de couleurs presque, des choses sur lesquelles aucun mot ne pouvait être mis. Lentement, ça s'est lié, c'est devenu plus important, parce qu'il y a eu des souvenirs de ce moment, parce que dans le peu d'espace entre elle et moi, j'ai eu le temps de les faire revenir, inconstruits, déliés. Quand je l'ai revue, il y avait un passé, il y avait des choses-ensemble, du reconstruit, de l'imaginé, et des sensations qui s'étaient installées dans plusieurs parties du corps, de ùon corps. Et ce que je voyais, sentais, imaginais d'elle était plus intense dans sa présence. Elle avait pris une autre forme, elle était plus qu'elle n'était, elle était elle et ce que j'avais constuit d'elle. C'est dans ce second instant que tout s'est joué, c'est cette seconde rencontre, dans mon brouillard d'elle qui m'a rejeté dans cet état de demi-éveil. Son regard était plus que cela, ses yeux était plus que cela, sa bouche était plus que cela, son odeur était plus que cela, sa peau était plus que cela. J'étais devenu moins que moi-même parce qu'elle était là.

Tableau 12

C'est un flash qui te viens comme ça. Une pigmentation de la peau du visage qui se continue en picotements à la racine des cheveux. Les oreilles qui se bouchent. Et la vue qui se trouble, surtout ça en fait, parce qu'avec ce trouble, tout paraît moins réel, et tu te dis, non! je n'ai pas pu dire ça! Et comment aurais-je pu? Je ne suis pas comme ça! Je ne me reconnais pas, vraiment pas. Ça m'a échappé, mais d'où ça a bien pu m'échapper. C'est quelqu'un d'autre qui a parlé en moi, je ne peux le penser autrement. Alors tu fais un tour des visages alentour et tu sens cette condamnation sourde qui te viens morcellée des quatre coins de ta vue. Peut-être ont-ils mal compris eux aussi? Mais, non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, pas comme ça, laissez moi me reprendre ou bien vous expliquer. Mais elle sonne faux ta négation, parce que tu sais que tu l'as dit, tu l'as dit et tu l'as cru. Et quelques mots tu as déchiré quelque chose autour de toi, un tissu constitué de milliers de fils tissés ensemble pendant toutes ces heures. En quelques mots tu t'es dévoilé. Et tu es nu. Nu et honteux.

Tableau 11

Pourquoi pleurer? Ce n'est rien. Tu sais bien que ce n'est rien. Ce sont des choses qui arrivent. Des choses qui passent. Tu n'as pas à t'accuser de ça. C'est un peu la faute à pas de chance. Mais n'y vois pas un destin personnel. Ce n'était pas écrit quelque part. Ça pouvait arriver. Et voilà, c'est tout. Il te faudra l'oublier. Pas tout de suite, je sais bien que ce n'est pas possible. Mais plus tard. Dans quelques jours. Tu verras, sa présence se sera déjà un peu estompée. Et tu garderas en toi quelques moments. Ce seront tes moments de lui. Il vivra un peu en toi ainsi. A ta façon. Il t'inspirera, tu verras. Ne tremble pas ainsi. Ne résiste pas, laisse toi porter. Tu commences à sentir sa chaleur qui remonte? Tu vois, c'est comme ça que se construisent les souvenirs. Il faut les laisser te submerger, les laisser couler, à leur rythme. Il prend tout son espace en toi, toutes ses aspérités en toi, ce flot les remplit. Tu vois ce soupir, c'est un creux à présent plein. Il y en aura d'autres. Laisse ce flot t'envahir. Ferme les yeux et laisse le faire.

Tableau 10

J'avance ici d'un pas. Puis je m'arrête. Je regarde des deux côtés. Une mouche passe. Je suis une ligne blanche. Elle est continue. J'avance d'un nouveau pas. Je lève la tête. Un oiseau tombe. Il est mort. Mon troisième pas l'enjambe. Puis d'un quatrième pas, j'écrase une fourmi. Elle était là. Tant pis pour elle. C'est enfin un cinquième. Je m'arrête là. Je soupire. Une odeur de jasmin. Je la suis du nez. Elle m'oblige à me retourner. Je vois la fourmi, l'oiseau, mais plus de mouche. Des cinq pas, il m'en reste quatre. J'imagine le reste. Et je refais. Le quatrième et sa fourmi. Le troisième et son oiseau. Et le second que j'observe, longuement. J'ai perdu une mouche, j'ai perdu mon jasmin, j'ai perdu un pas. Et ma ligne blanche qui commence ici. Pourquoi continuer? Ma mouche a disparu, et je la pleure.

Tableau 9

On ne se parlera pas. C'est une décision qu'on a prise à deux, d'un commun accord, tacite. On ne se parlera pas parce que les mots n'ont rien à faire dans notre histoire, parce qu'ils gâcheraient tout. On s'en doutait un peu au départ. C'est pour ça que le tout premier mot avait mis du temps à venir. Et une fois qu'il est arrivé, on s'est regardé et on a compris pourquoi, pourquoi il avait mis tant de temps à arriver, celui-là, et pourquoi aussi ça serait le dernier. Et depuis on s'est fixé cette règle, on ne se parlera pas. Notre langue entre en carême, elle sera chaste, elle ne poussera pas nos dents, ne se roulera pas, ne se collera pas à nos palais, gardera une forme inaudible, plate, gisante. Elle sera ainsi pour nous deux, mais pas pour les autres; les autres, eux, ne sont pas concernés par notre langue commune, ils n'ont pas à savoir ce que nous en faisons, c'est notre langue secrète et jamais nous ne la partagerons.

Tableau 8

On appelle ça comment? Une acouphène? Ah! Un acouphène. Je crois que je connaissais, mais je ne retrouvais pas le mot. Acouphène alors. Très gênant, un fond sonore, une note qui cache une note, un parasite qui mange les sons, comme un trou noir la lumière. Hein? Et oui, c'est un peu comme ça aussi. Un Maelström qui aspire dans le plein, un volcan inversé qui crache sa lave en dedans, une poche de silence qui obstrue. Héhé! Si tu veux aussi, comme un vagin avec des dents, une gorge béante, quelque chose qui aspire, qui broie, qui déchire, qui détruit, qui arrache. Héhé! Si tu veux aussi. Mais c'est plus un acouphène ça! Ah! Oui, d'une certaine manière, ça fait tout ça à nos sons. Mais tu dois bien avoir une idée de ton acouphène à toi. Hein? C'est qui? c'est quoi? Ne me le dis pas, je crois que je sais. C'était facile en même temps, son nom avait soudain disparu de ta langue.

Tableau 7

Tiens! Une araignée, juste là, sous mes yeux, sur ma moquette. Elle est petite. Peut-être vient-elle juste de sortir du cocon maternel? Elle découvre le monde, ou elle est perdue. Elle paraît seule. Elle hésite, elle ne sait pas quoi faire. A son âge, elle est un peu plus qu'une poussière. Est-ce qu'elle chasse? C'est un peu tôt. Elle doit découvrir le monde, elle en est là. Je pourrais arrêter sa quête, en un geste, juste en posant mon doigt sur elle. Un seul regard la rapproche de sa fin, je l'ai repérée, cela ne me coûterais rien de poser mon doigt sur elle. Juste tendre mon bras, geste répété mille fois dans une journée. Et puis, j'ai peur des araignées, des grosses araignées, pas des toutes petites comme elle. Mais tout de même, elle porte en elle sa taille future, et ma future crainte. Je peux m'éviter une longue traque, car elle grossira, puis elle se cachera, et puis je la verrai, et certainement j'en aurai peur. Elle se déplace difficilement, elle fait des petits bonds, mais ses bonds représentent plus de 10 fois sa taille. Et quand elle sera plus grande, ses bonds seront d'autant plus grands. Je suis certain qu'elle n'arrivera pas à grandir, il n'y a rien ici pour une araignée si petite, aucun avenir. Elle devra partir. Ou périr, par hasard, sous mes pieds, ou sera enfermée dans un petit sac plein de poussières. Et elle périra. Alors, à quoi bon ce geste? Mais elle est là, en ce moment, et sa simple présence m'inquiète, elle me plonge dans mes souvenirs d'araignées, énormes. Et aujourd'hui, je n'en veux pas. Aujourd'hui j'ai vu trop de choses sur le bord de mes regards. Aucun de nous deux ne mérite le geste que je vais faire. Mais je ne veux plus de toi dans ma vie. Adieu.

Tableau 6

Il y avait d'abord, au milieu du plafond, des hirondelles. Il y avait d'abord un grand lit, un vieux lit. Il y avait d'abord, une armoire et une coiffeuse. Et puis peut-être d'autres meubles. Il y avait ensuite des personnes. Il y avait ensuite deux personnes. Et puis, il y avait une personne. Il y avait une personne couchée de tout son long. Une personne aux bras croisés. Il y avait ensuite une personne habillée en noir, au teint pâle. Il y avait ensuite une porte. Une porte qui était fermée. Il y avait une porte fermée, parce que elle cachait une personne couchée de tout son long, les bras croisés, le teint pâle, qu'il ne fallait pas déranger. Il y avait enfin, des personnes qui déambulaient devant cette porte, des personnes à la mine pâle, des personnes qui déambulaient calmement, dans une maison où on courrait pourtant. Il y avait cette porte ouverte, à la poignée un peu haute et une langue de lumière qui vint déposer sur ce teint pâle un dernier regard. Et peut-être depuis le souvenir de ce regard sur tous ces visages éteints.

Tableau 5

Tranversale, oblique, en biais, la tête penchée légèrement sur le côté, l'oreille gauche écoutant l'épaule gauche et la droite le ciel. Prête à tout accueillir, les yeux ouverts, le regard un peu perdu dans la distance. La démarche lente, qui semble n'avoir aucun but précis autre que de mettre un pied devant l'autre, un peu sur le côté, balançant cet ensemble, comme un roseau dans un vent doux. Cette chevelure, surtout cette chevelure. Elle disait autre chose, elle parlait de réveil difficile, qu'elle n'avait pas assez dormi, qu'elle avait dû se dépêcher, que ce matin venait de lui échapper, qu'elle avait quelque chose à faire. Rien sur son visage n'exprimait l'urgence de ses cheveux, c'était une plaine vallonnée sous un ciel lourd, l'annonce d'une tempête ou d'un simple coup de vent. Ses mains encore ailleurs qui frôlaient du bout de leurs doigts sa robe en coton, aux plis stricts, au tissu dense, elles parlaient de sa peau, ses mains, de la peau de l'autre, vers lequel tout ceci, peut-être, s'était embarqué. Elle avait au large un but à atteindre, un lieu imprécis, mouvant, île, précipice, continent, gouffre, elle n'avait pas encore choisi quelle forme il prendrait, pour elle, aujourd'hui. Elle souquait sur ses anches, elles avaient perdu leur ondoiement habituel. Elle se forçait à prendre ce chemin, elle s'imposait d'aller là-bas, parce qu'il le fallait, parce qu'il fallait en finir avec ces matins difficiles qui s'achèvent dès le réveil, qui la trouvaient fatiguée, les yeux brouillés par un mauvais sommeil. ll fallait en finir, et sa bouche semblait dire "en finir".

4.03.2007

Tableau 4

J'ai bien passé une heure devant cette porte. J'étais sur son palier, debout, les jambes bien droites, le dos légèrement courbé, le regard un peu en dessous. Et j'imaginais ce qu'il pouvait bien y avoir derrière elle. J'étais certain au debut, que je n'y trouverai que l'autre palier, la même chose que ce qu'elle me présentait, mais en miroir. Je voyais clairement ma situation si j'avais été de l'autre côté, la poignée non plus à droite, mais à gauche. A un certain moment, cette image inversée est devenue floue, ce n'était plus moi mais quelqu'un d'autre qui était de l'autre côté. Quelqu'un qui avait la même position que moi, mais inversée, la poignée à gauche. Les jambes droites, le dos courbé et le regard en dessous. J'imaginais que nous voyions la même chose, la même porte mais en sachant que de l'autre côté il y avait quelqu'un d'autre. La porte se mit a bouger légèrement, ou plutôt elle ondulait, doucement. Elle changeait de forme, se courbait, laissant un jour au-dessus de la poignée, en haut, à droite. Et de ce jour, me parvenait des sons. Une respiration, une respiration irrégulière, et de légers mouvements, comme des mouvements de fatigue, quand le buste se redresse légèrement, et fait un regard un peu moins en dessous. Jusqu'à ce que le regard aille droit, devant la porte et pour la traverser, juste au-dessus du juda. Je ne pouvais pas rester ainsi des heures à observer cette porte qui ondule et ce juda fermé. Je devais faire quelque chose. Me vint l'idee que peut-être, si j'ouvrais ce juda, je verrais ce qu'il y avait vraiment derrière cette porte, juste un regard, pour savoir enfin, et sortir de cet état de malaise, ces jambes lourdes, ce dos douloureux et ces yeux qui commençaient à loucher. Alors je m'avancai, doucement, un pas, la jambe droite qui se traîne, puis d'un mouvement de hanche rapide, la gauche qui avance, jusqu'à ce que mon pied touche cette porte, juste sous le juda. Et ma main droite, qui soulève lentement le petit loquet du juda, et mon oeil qui s'y pose. Et qui voit mon oeil qui me regarde l'oeil, comme inverse, mon oeil droit regardant mon gauche.

Tableau 3

J'imagine avoir eu le souvenir de quelque chose qui aurait pu être. En janvier, un peu par hasard, en me baladant dans un parc pas trop loin de chez moi, j'ai cru voir l'indice d'un petit signe venant de pas trop loin de moi. Comme tous les signes, on peut passer au travers, mais celui-ci était assez remarquable. Il émanait d'un endroit normalement vide. Un de ces lieux que l'on contourne du regard, sur lequel rien ne donne l'occasion de s'arrêter. Dans l'ombre d'un arbre, vous savez là où personne ne passe, où le sol est toujours bien tanné, de ces grands arbres que l'on contourne toujours par la gauche, peut-être par habitude, ou par atavisme. Dans ce lieu, j'avais la sensation que quelque chose m'appelait. Je ne suis pas un grand aventurier, je suis de ceux qui prennent toujours le même trottoir quand ils vont au bureau, qui ne cherchent pas un accès plus rapide aux quais de leurs métros, ou qui ne s'aventurent jamais dans les lieux un tant soit peu interdits. Mais cette sensation d'être appelé était trop forte, et mon humeur du moment était, bien grand mot tout de même, à la découverte. Parce qu'il me manquait une pièce ce jour-là, parce que je n'avais pas bien dormi, parce que j'avais été éveillé par un rêve érotique, parce que ma peau voulait ressentir autre chose que mes mains sous la douche ou les fibres de mes vêtements. Alors mes pas suivirent mon regard. Je m'approchai doucement de ce lieu mystérieux. Et plus j'avançais, et plus cette sensation s'atténuait. A quelques pas de l'arbre, il n'en restait plus rien. Je m'arrêtai juste avant d'entrer dans ce micro-sanctuaire. A l'affût. Mais rien ne vint. Je restai ainsi une bonne demi-heure. Plus aucun signe, plus la moindre sensation, juste le dos qui crissait légèrement. Il fallut me rendre à l'évidence, j'avais rêvé tout ça. Pourtant, il y avait bien eu quelque chose, là, dans ce lieu, sur cette partie vierge, à droite de cet arbre. Alors je me reculai. Et avec chaque poignée de pas, cette sensation regagnait en intensité et quand j'atteignis le lieu de ce premier émoi, elle avait retrouvé sa force initiale. Je devais être là, à ce point précis, à présent marqué d'une croix. Quand, les jours un peu troubles, ma peau me rappelle la douceur de ce sentiment, j'y reviens. Je place mes pieds sur ma croix, je regarde dans la distance, cette joie inaccessible, et au moment de partir, par un dernier soupir, je regrette de ne pouvoir la porter avec moi.

4.02.2007

Tableau 2

Coeur 110 battements minute. Rien à faire. Dormir, page 73. Submergé, je vois, je vois partout des visages. Je vois des corps. Et je compte. 1,1,1,1,1. Je vois un corps et je vois des visages. 1,1,1,1,1. Un visage. Et la machine se met en marche, elle tourne toute seule, mes yeux parcourent les pages. Dormir, page 80. Le coeur continue. Ca va mieux, 90 battements minute. Alors? Alors je me lève sous mes pieds le visage, et je compte. Sous le lit, le visage. Je me lève, devant moi encore le visage. Alors? Alors rien, je continue. Et j'écris, Coeur 110 battements minute. Mais c'est faux! Mon coeur bat 1,1,1,1,1, et ce visage, et son visage. Je compte, Tableau 2. Demain ca ira mieux, demain, compte un jour de plus. Un corps, un visage, un jour. Page 80. Page 80. Page 80. Page 80. Rangée dans un petit espace juste derrière mes yeux elle attend. Demain, demain ca ira mieux. Demain je verrai son visage. Demain. Tout ira mieux. Demain. Tout ira mieux. Demain. Tout ira mieux. Demain. Tout ira mieux. Demain. Tout ira mieux. Demain. Tout ira mieux. Demain. Tout ira mieux. Demain. Tout ira mieux. Demain. Tout ira mieux. Demain...

Tableau 1

azertyuiop, et je compte 2,4,6,8,9 clopes, et ce morceau entendu pour la 15ème fois, et la page 12 qui s'imprime et mes doigts sur ces 102 touches. Et les livres que je ne compterai pas, les objets qui traînent et toute cette poussière, cette multiplication de particules, ces nombres de plus en plus longs qui rajoutent leurs milliers a leurs centaines et qui m'envahissent, me rentrent dans les poumons et me sortent par la bouche. J'accumule les unités pour changer la nature de ma solitude pour qu'elle devienne une unité de plus dans ce ramassis d'objets, et je jouis de la répétition de ces mêmes notes, de ces sons qui suivent ces sons jusqu'aux notes les plus douces, juste un fil qui vient lentement trancher cette répétition unie. Et je recompte. L'impression s'est arrêtée, il n'y a plus d'encre, page 15, et le clavier a le même nombre de touches, le morceau que j'écoute pour la 15ème fois. Plus que 8 clopes. Et j'expire doucement un léger nuage de fumée. 2 chaussures, 5 clefs, et quelques dents qui mordent le bout de ma langue.

2.20.2007

Des moments en creux

Deux chats se parlaient ainsi :
Cher Toaw, cela faisait bien longtemps que nous ne nous étions point vus. Qu’avez-vous fait de ces milliers de moments qui nous ont séparés ?
Bien cher Toaw, je n’ai point vu ce temps que vous évoquez passer. J’en ai fait des milliers de choses que je n’aurai pas le courage de vous décrire. J’ai presque parcouru la totalité des espaces connus, fait des rencontres, divagué sur une myriade de points différents avec différents membres de notre immense communauté. J’ai bien utilisé tout ce temps, n’ayez crainte.
Loin de moi l’idée d’un crainte quant à cet usage. Je vous sais fort intelligent, et je sais également que vous n’êtes point de ceux qui gâchent. Mais j’avais cru qu’il vous fallait parfois lever la patte quelques instants, une poignée tout au plus. Avez-vous eu de ces moments-là ?
Pas le moindre, hélas ! Tout occupé que j’étais à rattraper le temps perdu.
Mais duquel parlez-vous cher Toaw ?
Mais de ceux passés avec vous.

Nous avons tous une manière très personnelle d’aborder le temps que l’on passe. Pas celui qui passe, celui qui file, mais celui qui n’est qu’à nous. Ce temps que l’on peut observer, comme une rivière qui coule, sur le bord, avec tous les événements qui surnagent. C’est ce temps-là, le temps que l’on peut voir, dans lequel nous sommes libres de passer la main, mettre un pied ou plonger dedans. Celui qui prend la forme de notre corps. C’est ce temps-là que nous abordons tous d’une manière différente.

J’ai honte d’entendre de telle ignominies ! Vous ne pouvez dire tout ceci sans rougir de honte ! Tous les moments que nous avons vécus ensemble se limiteraient pour vous à des temps perdus.
Je le crains fort quand j’ai enfin compris tout ce que je pouvais faire de mon temps. Toutes nos cabrioles et galipettes étaient fort sympathiques, je dois l’avouer, mais au regard du reste extrêmement ennuyeuses.
Vous m’avez blessé. Votre cruauté envers moi est sans limite. Qui vous a appris à me haïr de la sorte ?
Je dois une nouvelle fois vous faire un aveux. C’est vous.

Jusqu’à un âge avancé, ce temps-là je le regardais couler, sans le toucher, je le voyais charrier ses heures, dans mon coin, je me laissais hypnotiser par lui. En fait, je n’avais aucune envie de le changer, d’en enlever ni une goutte, je voulais presque qu’il soit ainsi, intouchable. Je ritualisais ces moments à outrance, j’organisais des milliers de techniques d’évitement, avec le secret espoir qu’il passera plus vite, jusqu’à ce qu’il m’amène quelque chose de plus grand, de plus beau, de meilleur. Je l’évacuais un peu, c’est vrai, mais sans jamais en changer la course, la direction ou la vitesse. Il était là, il était à moi, c’était mon temps, mais il restait lui-même.

Je ne peux le croire. Et pourtant, vous l’avez dit. Mais j’y pense, si vous avez compris ceci des temps passés ensemble, c’est qu’ils n’ont pas été aussi inutiles que vous le disiez tantôt ?
Certes non, ils devaient être des moments nécessaires, de ces passages obligés. J’ai peut-être été un peu trop dur avec vous. Vous m’étiez cher, il fut un temps, et c’est dans cet esprit de souvenir attendri que je vous accorde ce bémol.
Un bémol. Vous me blessez dans mon âme. Jamais plus je me tournerai vers vous, jamais plus je ne vous adresserai le moindre miaow, vous ne pourrez plus jamais compter sur moi. La blessure que vous venez de me causer sera toujours ouverte et suppurante. Je crois que je vous hais.

A force d’en ressentir la force, toute la vitalité qu’il avait en lui, j’ai décidé d’y tremper la main. Parce que c’était peut-être le moment. Parce que j’avais besoin de son contact, dans ma solitude, il n’était plus celui qui m’amènerait quelque chose, il était ce qui s’amenait, il était la chose que j’attendais depuis si longtemps. Ce temps nu était à moi, non plus une partie extérieure de moi, mais une façon de moi, une forme de moi que je devais me réapproprier. C’était là. Il me suffisait d’un geste.

Ne soyez pas ainsi cher Toaw. Débarrassez-vous de cette haine, elle ne vous est d’aucune utilité dans les temps qui viennent. C’est un cadeau que vous fait là.
Un cadeau ! Vous ajoutez de la souffrance à ma souffrance.
Non, n’y voyez rien de méchant, de malin. C’est un cadeau, je vous donne ce que vous auriez fini par découvrir avec le temps, mais auriez du en passer par les milliers de moments qui font une quête, vous auriez usé vos griffes et vos crocs sur des problèmes absurdes. Je vous livre mon graal avec simplicité. Oubliez tout ce que nous avons fait ensemble et partez à la découverte d’un temps qui n’est qu’à vous et oubliez moi, c’est presque une supplique, oubliez tout ce que nous avons appris ensemble.
Hypocrite Toaw ! Vous avez fait votre quête et pensez qu’elle sera aussi la mienne. Je n’en ai cure. Je ferai la mienne quand mon temps viendra, mais n’ayez crainte, je saurai vous oublier.

Et puis une fois goûté, le temps devient une drogue, un bienfait qui envahit, qui submerge tout, qui écrase tout ce qui pouvait être à coté. On s’en éclabousse, on l’avale, on le respire. Il est partout autour de soi, il devient tout le reste et soi, un immense bain

2.19.2007

Meetic vs APEC

Je quitte un catalogue pour un autre, de nouvelles règles du jeu, de nouveau enjeux. Mais à part ça, j’ai eu du mal à voir la différence. On remplace rencontre par emploi… Une peut-être, Meetic, c’est plus ergonomique que l’APEC. Les américains avaient tiré les premiers avec Match, mot qui en dit plus long que notre Meetic national. En rapprochant les profils qui « matchent », il permet de motiver les rencontres, au plus proche. D’ailleurs, sur le modèle des speed datings, nous avons à présent des jobs datings durant lesquels un salarié en mal d’emploi a quelques minutes pour convaincre un employeur en rut qu’il est le meilleur pour le poste. Et souvent, ce pauvre salarié ne sait pas quel est ce poste, il se vend, point final. Sur Meetic c’était un peu le cas, tout le monde cherche l’amour, peu ou prou, avec ses moyens, en utilisant ses mots, parfois une photo retouchée ou antédiluvienne. Avec toujours le risque de tomber à côté. Mais il faut que ça matche !

L’APEC, c’est un peu l’ANPE en plus classe, de la moquette dans les couloirs, une salle d’attente bien trop grande pour le nombre de personnes qui s’y trouvent, des ordinateurs partout (bon, beaucoup étaient en panne), plein de fiches explicatives, des brochures à profusion et un conseiller particulier qui passera plus d’une heure à trouver le meilleur moyen de trouver, ou au moins de chercher. Et qui répond rapidement aux mèls ! Je suis certain qu’une boîte de placement se servira un jour de la totalité des outils mis en place par Match et Meetic, mais il faudra que les salariés en manque d’emploi (je l’écris au moins une fois : les chômeurs) paient un abonnement, après tout, ce sont les demandeurs les plus actifs qui raquent.

2.16.2007

Mes mots (extraits)

Des boutures, des graines, planter, faire croître… Les mots sont de quelque part. Ils ont tous une histoire, une origine. Aucun n’est séparé des autres mots. Ils sont tous les fils d’autres mots, des générations de mots, et certains sont presque immortels. Et puis, chaque mot a en lui les mots qui suivront, la possiblité de générer d’autres mots. Ou encore de générer autre chose que des mots. Il ne suffit pas qu’une chose soit par elle-même, il faut qu’elle soit aussi nommée. Qu’elle soit portée à la connaissance d’une sorte de communauté, des personnes qui partagent une façon particulière de nommer le monde. Qui parle du monde d’une certaine manière, qui diront « verre », et non pas « Glass » ou « Kass ». En nommant une chose elle apparaît à la connaissance de tous et peut ensuite prospérer, donner d’autres mots et créer d’autres choses.
J’amène un mot dans un environnement, peu importe, je nomme quelque chose, peu importe, je précise une partie d’un ensemble, peu importe, je crée. Je fais émerger. Et puis ça se développe. Racines et branches, ou spores, ou rhizome, ou mycélium, le mot va prendre tout son espace, de lui-même, et parfois aller au-delà, jusqu’à étouffer d’autres mots, d’autres manières de nommer quelque chose, et parfois faire disparaître la chose nommée. Ou en créer une. Rien n’est figé dans cet univers qui tient sur la pointe d’une plume.
Et avec le fil ténu de la plume se dessine cette hypophyse, ce lieu contradictoire qui permet aux mots et aux choses de se rencontrer. De se compénétrer.

Combien de mots utilise-t-on en pensant en connaître vraiment le sens ? Des mots parfois simples, parfois complexes. Et nous sommes certains de bien les utiliser. D’en connaître le sens exact. Nous pouvons même en donner notre définition, en contexte. Voire une définition simple, avec une origine que nous certifierons de véridique. Mais tous ces mots n’ont de sens que pour nous, employés ainsi. Ils sont une part de notre langue personnelle, un usage particulier. Nos mots vont s’étendre et en même temps perdre leur territoire. Parfois, ils peuvent retrouver leur sens original, leur vrai sens dirons-nous, leur sens commun. Ils ne nous appartiennent plus, nous les rendons à tout le monde. D’autres mots que nous aimons employer vont perdre, un jour, au détour d’une conversation, leur goût si particulier. Ils n’auront plus le charme que nous leur trouvions. Ils deviennent anodins. Malgré leur définition si précise, ils deviendront vagues, ils se perdront. Pour nous.
Et tous ces mots que nous picorons à droite, à gauche. Ces mots qui ont un parfum particulier, qui nous viennent à la bouche en les expirant par le nez, qui n’ont pas trouvé la voix adéquate, que nous n’avons pas en nous dans leur totalité. Des mots que nous aimerons dire plus tard, parce qu’ils vont nous rappeler ce moment particulier où nous les avons entendus pour la première fois, la personne qui les a dits. Ils nous viendront comme dans un rêve, une image de quelque chose qui remonte à notre surface, un peu déformé par la distance, mais qui reste le souvenir d’un moment précis. Ce mot-là.

On se parle tous par des milliers de canaux différents. La parole est souvent prépondérante. On échange des mots, à l’écrit ou à l’oral. On devise. On construit des discours avec des mots, mais ce n’est qu’une partie infime de tous les échanges que nous pouvons avoir. Presque tout se fait au dessous, par d’autres voies. Nos gestes soulignent nos mots, les complètent. Mais on exprime d’autres choses sans gestes et sans mots. Nos respirations communiquent, nos estomacs, nos peaux, nos corps, nos reins, toutes les parties de ce que nous sommes. Mais également nos souvenirs, nos regrets, nos fantasmes, toutes ces choses immatérielles, évanescentes communiquent entre elles. Tout échange en nous, tout parle, nous explosons constamment, éparpillant nos êtres sur tout ce qui est autour de nous. Et notre manière de floquer cet objet-là de nos êtres en dit plus long sur nous que tous nos mots réunis. N’oublions jamais cela. Certains le savent, encore moins nombreux sont ceux qui savent lire dans tous ces petits détails, qui repèrent les traces que nous laissons alentour. Il existe des signes de notre passage, une théorie de fantômes de nous qui errent dans les espaces que nous avons occupés, les temps que nous laissons derrière. Et tous ces fantômes de nous se parlent entre eux, et parlent aux autres fantômes de nous, ceux que vous laissez derrière vous. Dans une immense cacophonie d’inscriptions. Notre halo est plus vaste que nos vies. Alors que valent nos pauvres paroles et nos quelques gestes face à cette immense armée invisible. Dites un mot et pensez tout ce que vous dites réellement dans le même temps. Vous n’en finirez jamais de vous taire si vous saviez vraiment. Vous auriez trop peur de dire ce qui vous êtes. Vraiment.

1.25.2007

Vers le bord

Depuis quelques temps, j’ai acquis un rythme de vie très particulier. Acquis n’est pas vraiment le mot adéquat, plus trouvé, parce que ça passera. Je suis débout extrêmement tôt pour quelqu’un qui n’a rien à faire, techniquement, qui n’a pas à se déplacer ou des choses à faire dehors. J’occupe de manière très variée mes journées entre la recherche d’emploi, l’écriture, la lecture, le visionnage de films, les passages sur Meetic, les appels à droite, à gauche. Disons que tout le temps que je devrais passer dans un bureau, je le passe entre mes quatre murs. Et c’est extraordinaire. Je sais qu’il faut que ça cesse, qu’il faudra que ça cesse, et pourtant, je n’ai jamais été autant comblé. Mais pas pour des raisons évidentes. Pour des raisons très personnelles.

La grande quête actuelle, est celle de l’autonomie. Tout le monde veut être autonome, être son propre patron, ne pas avoir de chef au dessus, pouvoir faire ce qu’il entend faire quand il le souhaite, bref au premier sens du mot se donner à soi ses propres règles. Ce qui est fondamentalement absurde, des milliards d’humains qui fixeraient leurs règles ? Des règles qui ne vaudraient que pour eux ? Mais pour ce faire, il faudrait que les « autres » acceptent également les règles que nous nous sommes fixées. Il faudrait alors parler d’autarcie, principe selon lequel nous nous suffisons chacun à nous-mêmes. Faire son pain, ses légumes, se chauffer en coupant du bois… (!?) en quoi cela est-il réjouissant ? Je ne veux pas de tout ça, je veut être hétéronome pleinement, n’avoir aucune règle propre et ne jamais me suffire à moi-même.

Je suis dans mon temps. Il m’entoure, m’enferme et me protège. Tout mon temps me comprime pour sortir de moi tout ce qui ne pouvait en sortir. Et tous les jours, je découvre des choses nouvelles, des choses toujours plus profondes, des souvenirs, des idées, des moments, des traces de milliers d’instants qui sont régurgités de mon corps, ça suppure en quelque sorte. Mais je sens venir l’heure où ce temps qui m’entoure, nettoyé de tout espace, aura la même teneur que mon corps. Une osmose. A ce moment-là, j’aurais atteint mon bord, l’arrête du bord, et tout le vide devant. Ça vient, doucement ça vient. Et à ce moment-là, tout pourra basculer, ce qui devrait être une chute sera mon nouveau parcours, tout mon espace aura basculé de 90°. Je marcherai sur un abrupt à la vitesse de mes pas. J’ai toujours été ultra libéral avec moi, avec mes sentiments, ils ont toujours pris le pas sur le reste, et aujourd’hui ils me remplissent et me disent gentiment à l’oreille : bientôt, bientôt.

1.16.2007

Meetic

Depuis quelques temps, je porte à mon poignée droit un collier que j’avais acheté au Sénégal. C’est un collier multicolore que je dédouble pour qu’il tienne, et la deuxième boucle depuis ce matin passe entre le pouce et l’index. Ainsi affublée, ma main semble différente, j’ai même l’impression qu’elle ne m’appartient plus tout à fait. Et cette présence me détend. Ce collier a une histoire, et sa forme est pour moi un souvenir d’autre chose encore. Et ainsi équipé, un peu étrangé (forme active) à moi-même, je passe du temps à feuilleter le catalogue en ligne des cœurs perdus, j’ai nommé Meetic.

Et j’en passe du temps, croyez moi, à lire des fiches signalétiques, des annonces pleines d’espoirs, à visualiser des photos qui présentent la gente féminine sous (presque) toutes les coutures. Et le caractère massif de ce catalogue, son absence d’histoire, en fait un triste aide-mémoire. Le souvenir de personnes jamais rencontrées. La compulsion quotidienne de cette théorie d’individus, la présentation onirique de soi, les rêves couchés en quelques mots souvent mal choisis, tout cela crée de la distance avec ses propres souhaits, ses propres fantasmes. Toutes ces personnes sont comme ma nouvelle main, ce décorum les étrange. Mais il existe une possibilité de remettre tout ça à sa place, de déshabiller chacun, de rendre à chacun sa nudité réelle. On peut échanger et se dire on se verra, mettre du toi et du moi dans cet espace d’elles et eux.

Y’a du nous dans Meetic. Mais il faut d’abord en passer par le je triste. L’aliénation ce n’est pas qu’être étranger, c’est aussi se mettre devant soi et se réapproprier. Mais ça prend du temps. Ça tombe bien, j’en ai. Plein.

1.09.2007

Assedic

Youpi ! J’ai un nouvel employeur, le premier de France : les Assedic. Voilà une boîte qui fonctionne super bien, qui attire plein de monde, beaucoup de gens très qualifiés, et qui connaît un succès fou. Quel bonheur d’en être ! Je dois avouer que ces derniers temps, ne pas avoir de statut me pesait un peu. Je suis à présent chômeur, avec bientôt ma carte de membre, et puis j’aurai plein de réductions partout. Vendredi, je vais discuter avec quelqu’un d’important pour moi, un agent de l’ANPE. Quelqu’un de compétent qui me dira ce que je peux faire de mon avenir, il m’aidera de toutes ses forces, et grâce aux moyens de mon entreprise, j’aurai un vrai poste avec un salaire décent. Rien que d’y penser, cela me met le cœur en fête.

Je ne sais pas trop comment m’habiller pour y aller. Et dois-je passer chez le coiffeur avant, parce que mes cheveux me font une tête impossible. Et puis dois-je être rasé de près ou dois-je garder une petite barbe, pour faire genre. Et aussi, est-ce que je dois porter mon petit ensemble avec ma chemise neuve, ou bien être un peu casual, détendu. J’hésite, parce qu’il faut que je paraisse dynamique, avec une grosse envie de réussir. Et surtout il faut que je crois en moi, en mes capacités, et que je sois en mesure de présenter mon projet professionnel avec précision tout en gardant une part de rêve. Parce que rêver c’est important quand on va à l’ANPE. Et même parfois, il ne reste que ça.

1.07.2007

1, 2, 3, soleil!



J’expérimente depuis quelques jours, et ce pour la deuxième fois de ma vie, ce qu’il est communément appelé le largage. Les histoire d’amours finissent mal en général, on le savait, mais quand ça finit vraiment, ça prend une autre pâte. Comme je disais étant enfant : « c’est expériable. » Alors comme j’avais sous la main encore un peu de cervelle, je l’ai mise à contribution pour réfléchir un chouïa sur ce sentiment d’abandon.

Vous imaginez bien que je ne suis pas resté comme un con à pleurer sur mon triste sort (mais un peu tout de même), j’ai essayé de « récupérer l’affaire. » Donc SMS, mèls, coups de fil puis siège de l’appartement de la belle. C’est pendant ce dernier épisode que j’ai ressenti « réellement » quelques petites choses qui jusqu’alors n’étaient que des idées.

Je suis parti de ce petit jeu 1, 2, 3, soleil ! je tournais le dos au chemin qu’elle devait prendre, et me retournais parfois avec l’espoir de son apparition. Ce jeu doit être une sorte de réinterprétation de l’abandon et de la parousie. Second petit truc, l’apparition. A force d’imaginer que quelque chose doit advenir, des formes d’hallucination se présentent à nous. Il va venir ! Phrase bien connue de tous les fanatiques de l’apocalypse. Et puis troisième petite chose c’est l’affrontement entre ce que l’on peut imaginer dans ces momens-là et la réalité, ou plutôt la réalisation partielle de l’imaginaire. Dans l’attente d’un événement, l’imaginaire réinvestit totalement notre entourage multipliant les presques vus, les presques sentis, les presques entendus.

Une fois face à l’objet de mes attentions (je n’ose utiliser « objet de mon désir ») tout le trouble qui m’entourait disparut. Le dévoilement en quelques sortes après l’angoisse de l’attente et ses jeux. Elle comblait la faille que j’avais laissée s’ouvrir à mes pieds. Bon, ça n’a pas fonctionné, mais je ne m’abandonne pas tout espoir. Perseverare diabolicum. 1, 2, 3.

12.13.2006

Photos Dakar

Chronique dakaroise - Paris

Bon, c'est fini. Dakar est déjà loin, Paris s'impose. Tout est machin-bidulé comme avant. Que reste-t-il de Dakar? L'impression d'y être allé, la sensation d'avoir fait un voyage improbable, mon corps réagit étrangement à ce retour, un peu découragé sans raisons exprimables... C'est ainsi ma manière d'être hiéradakar. C'est le problème des membrames poreuses et de l'osmose, la nature (Mame ou l'homme) cherche obstinément l'équilibre, quitte à effectuer des transferts importants. Toute cette vie à Dakar m'a gonflé de vie, moi qui en manquait, et me voilà à Paris, gonflé de vie alors petit à petit j'évacue. On appelle ça des écoulements... pas jolie nom mais ça ressemble à des écoulements, écoulements de tout ce que j'ai absorbé. Ca suinte.
Dakar est déjà loin. J'y retournerai, croix de bois! Et j'irai aussi au Mali, et peut-être aussi au Burkina. Et ailleurs encore, mais pas tout de suite. J'ai des choses à faire. Plein de choses. Plein.

12.11.2006

Chronique dakaroise

Dernier jour, derniers instants puisque je pars vers 16h de Dakar nach Paris, dernières impressions du lieu.
Hier était une grosse journée. Nous sommes allés à Joal. Aucun rapport avec l'équidé québécois, c'est un village de pêcheurs constitué sur des îlots gagnés sur la mer à force de coquillages. Bref des îlots de coquillage. Et c'est là qu'est né Senghor, à côté, à 5 mn du pont qui y mène. Après 1h30 de route et plus de 10 jours de Dakar, ce passage un peu dans le Sénégal était une bénédiction. Air pur, calme, pas de voitures, peu de monde, quelques touristes mais sans plus. Un guide obligatoire, un peu d'Histoire, histoire de faire dans le tuturel et pis à table. Huitres locales, du porc (le coin est chrétien), et digestion en bord de vase. Endroit bien agréable.
Le retour fut rude. Quand on arrive sur Dakar, on voit d'abord le nuage de pollution autour. Et le reste arrive en désordre. De Rufisque à Dieuppeul le parcours est apocalyptique. Et fort long malgré le peu de distance. On a bouffé de la poussière jusqu'à faire très couleur locale.
Le soir restau français, pour voir. Farpait. Conduire à Dakar la nuit c'est comme le jour sauf qu'on y voit rien. Faut croire qu'on a eu de la chance, nous sommes arrivés entiers et prêts au sommeil. Nuit calme. Je dis ça parce que la veille, toute la ville faisait la fête, et ce jusqu'à 3h du mat. Rien de spécial, c'était un samedi soir ordinaire. Tout le monde me dit ici que Dakar se découvre la nuit, quand les sénégalais font la fête. Ce sera pour la prochaine fois.

12.08.2006

Chronique dakaroise

Ces deux derniers jours furent consacrés aux achats. Parce qu'il était impossible que je parte aussi léger qu'à l'arrivée. Donc petits tours aux marchés. Nous avions le choix, les marchés c'est pas ce qui manque ici, la rue est un immense marché où chacun va acheter en face ce qu'il vend sur son échoppe, mais ce qu'il m'intéressait d'avoir c'était des trucs un peu locaux, puisque parler d'une quelconque tradition artisanale n'a aucun sens. Donc nach Soumbedioune. Pour ceux qui connaissent, c'est le marché pour les touristes. Impossible de passer au Club Med de Dakar sans y faire un tour. Actuellement, des gros travaux sont en cours près de ce marché, la route de la corniche est défoncée, un tunnel est en préparation. Traverser cet immense chantier n'est pas des plus aisés. Mais bon, perseverare...
Une fois sur place, je m'attendais au pire, à être enseveli sous les propositions, ben non, plutôt calmes qu'ils étaient les vendeurs, tout s'est passé correctement, il faut dire que le manque de chalands pousse à la mollesse les commerçants; à part le rituel "Plaisir des yeux", nous fûmes quasiment ignorés. Il fallait se décider à un moment à rentrer dans une des cases. Car toutes se ressemblent, toutes vendent les mêmes choses. Les rares blancs du coin s'entassaient du côté des bijoutiers. L'or n'est pas cher ici. Par instinct, je choisis une échoppe en bord de parcours. Peut-être avons nous eu beaucoup de chance jusqu'à présent, mais tous les commerçants rencontrés ont été charmants avec nous. De vrais commerçants qui connaissaient bien leurs produits, et la psychologie des blancs en goguette.
J'ai claqué une petite fortune chez ce vendeur de vêtements, et un peu moins chez un autre, vendeur de babioles constituées à la récup'. Il fallait en passer par là, j'y allais en reculant, et bien j'en garde un bon souvenir de ces petits achats. J'ai fait le vrai touriste. En fait, c'est pas mal le tourisme. On s'laisse aller.

12.06.2006

Chronique dakaroise

J'alterne, un jour on fait une sortie, le lendemain, on reste à la villa. Aujourd'hui, rien en perspective. Hier nous sommes passés par la Foire International de Dakar. Je m'attendais, après description, à un immense bordel, accumulation de tout ce que j'avais pu voir pendant cette dizaine. Un peu déçu de ce côté: c'était clean, bien organisé, avec toujours des petits à côté bien sympas, mais on s'y retrouvait sans difficultés. Cette Foire a été l'occasion de voir combien le Sénégal était indigent: rien ne se produit sur son sol, rien ne se créée. Ca transforme: lait, tabac, poisson, fruits, mais uniquement des trucs importés. Pas de culture locale vivace, aucun artisanat. Et c'est pas prêt de changer avec l'arrivée massive de tous les produits venus de Chine qui prennent le relais des "dons" de l'Union Européenne (parler de dumping des produits agricoles serait plus juste). Il faut dire que cette terre a surtout produit des hommes pour l'exportation, le commerce triangulaire était florissant à l'époque. A présent la seule richesse du pays est son émigration, ce sont les Sénégalais de l'extérieur qui apportent des devises, chaque Sénégalais qui part, en d'autres mots, enrichit le pays. C'est triste.
Alors quand des immigrés de Hongrie, de Bretagne ou de Belfort nous sortent le couplet sur le développement partagé et la limitation de l'immigration, pleurons un bon coup ensemble et gardons en mémoire qu'un Sénégalais qui part travailler en France fait vivre toute sa famille. Zapatero est venu faire un tour à Dakar pour causer avec Wade d'aide au développement. Tout le monde sait ici où finira la quasi totalité de cette somme. C'est désespérant. J'aimerais finir sur une note positive, mais plus on me parle du Sénégal et moins une telle fin me vient à l'esprit. J'aurais mieux fait de venir en simple touriste, mais il y a tellement de vie ici qu'il m'est impossible de rester impassible. Y'a de quoi se foutre en rogne, non?

12.05.2006

Chronique dakaroise

Parce qu'à bien y regarder, c'est Dakar le centre. J'y passe tout mon temps, je ne parle que d'elle, de cette capitale hallucinante. Je l'entends tous les jours, je l'observe de loin, je la traverse parfois, elle m'entoure, elle est là, toujours présente. Ce sont ses habitants que je croise, écoute, aperçois. Je me souviens des temps en Italie, de ce que l'on disait de Naples depuis Rome, une battuta (une blague). Alors Dakar! Un parisien là-dedans devrait normalement péter un plomb... ou pas. Parce qu'ici, les gens vivent devant tous, ils sont là, souriants malgré une vie très dure faite de privations, réelles, pas mortelles tant que l'on a de la famille, mais c'est bien le dernier rempart contre la mort sûre. Et je commence à me dire que en fin de compte, pourquoi pas... Pourquoi n'imaginerais-je pas y vivre?
Mon amie me disait ceci de l'Inde, qu'on l'aimait ou la détestait, y'a pas de moyen terme, pour Dakar, y'a, mais faut bien y regarder avant, c'est pas qu'y'a d'la mort partout comme en Inde, mais autre chose qui peut révulser. Y'a de la vie, et la vie ça pue, ça fait du bruit, ça regarde dans les yeux. Là, depuis ce blanc strié de noir. Ca va droit au coeur.
A présent il est tard, je vais m'en fumer une dernière, une Dunhill locale en regardant les chauve-souris traverser la lune. Quand je revenais de Rome, j'étais hiérarome, un état proche de ce que les Portuguais appellent la saudade. Je suis maintenant certain que mon premier jour à Paris, et malgré ce qui me tarde de retrouver, j'éprouverai ce sentiment. Je serai hiéradakar. Ca me tarde. Pour pouvoir revenir.

12.03.2006

Chronique sénégalaise

Hier, le Quotidien titrait "Au secours les coupures reviennent!" Avoir un courant régulier n'est pas chose aisée dans ce pays. Les coupures sont "normales": électricité, Internet (c'est lié), routes... Le pays est en chantier permanent, l'Etat proche de la banqueroute et l'Université en grève; mais ça va. Nous avons fait quelques petits tours en ville, poissons, légumes, poils de phacochère (!) et aujourd'hui le Lac Rose. Je me fais au rythme de cette ville, à ses sons surtout. Le soir, je fume quelques clopes sur le toit, le vent, la musique, les tambours, les chants, les discussions, le cri des oiseaux, tout me vient tranquillement dessus. Le matin je profite également de ce toit pour écouter le quartier qui se réveille. C'est un rythme. Mais je n'ai toujours pas trouvé le courage de sortir seul pour un tour en ville. J'hésite, tergiverse et procrastine.
Le Lac Rose est un lac salé, la Paris Dakar s'y achève. Quelques touristes, mais tous ces blancs d'un seul coup, ça m'a fait drôle. A Dakar, croyez le ou non, il n'y a que des noirs (et quelques libanais, et une poignée de chinois), la cornée s'y habitue, et puis comme les gens sont beaux... La deuxième semaine va commencer, peut-être par la visite de la Foire International de Dakar. On verra demain.

12.01.2006

Chronique sénégalaise - Gorée

Bon, j'ai décidé d'exiger du gouvernement Prodi des excuses pour tout ce que l'Empire Romain a fait subir au peuple gaulois. Des siècles d'exploitation, la destruction systématique d'une culture, d'une richesse... C'est à peine imaginable, et pourtant... Le conservateur de la Maison des Esclaves est brillant, il a reconstitué le lieu et contruit un discours très convaincant sur ce qu'a été l'île de Gorée dans le commerce triangulaire. Il y a quelques omissions, des petits blancs (j'ose) dans la chronologie, des petites aberrations géographiques. A l'entendre, pendant 300 ans des millions de noirs sont passés par cette île, par cette porte si fameuse. Symboliquement c'est très fort, historiquement, c'est un peu court. Et puis, comme souvent maintenant, il faut que la traite accède au statut d'Holocauste. C'est fatiguant. D'où mon idée de lancer une pétition sur le massacre des gaulois. Même les arméniens ont eu droit à leur génocide, et nous! Hein? Noirs, juifs, arméniens, gaulois... tous dans le même sac, et plus de spécificité, l'Histoire grande souffrance et nous avons tous droit à une compensation. En français normal ça se traduit en Le Pen président; c'est un peu limite, mais y'a qu'à voir Dieudonné.
Mais Gorée, c'est pas mal, peut-être le quartier le plus propre de Dakar, le seul véritablement touristique également, une rareté. Demain, normalement, rien de prévu. J'écrirai.

11.30.2006

Chronique sénégalaise

Troisième jour, malade, passé enfermé à moucher et pester contre mes éternuements. Impossible de sortir, pas le courage. Mais tout de même, je me suis déplacé de 50 mètres, seul, pour chercher une carte téléphonique. Un petit exploit. Je me sens moins mal dans la rue, toujours complètement à la masse, mais un peu moins étranger. Nous avons parlé du Sénégal, beaucoup, de ce qu'il est, de ce que les sénégalais en font. La situation n'est pas rose, peu de perspectives, mais ce qui est extraordinaire, c'est que tout le monde s'en fout, ça fait avec. Alors la vie passe, ça survit, ça s'empêche de sombrer totalement, mais pas plus. Pas facile tout ça.
Demain, c'est Gorée. Et ça suffira pour demain.

11.29.2006

Chronique sénégalaise

Deuxième jour, premier jour complet. Nous fîmes un tour en ville. Dakar par quartiers. Dakar est un port, un port qui tourne le dos à la mer, une ville côtière entièrement dédiée à la terre. Et pourtant, cette terre ne donne rien, elle est pauvre, au dessus comme en dessous, elle ne donne rien que des cahutes, avec des gens dedans, puis autour. Le Sénégal produit des sénégalais, c'est tout, rien de plus. Rien de moins.
Chaque quartier a son style, son âme presque, quelque chose d'un rythme, qui dépend de qui est là et comment, assis au milieu de morceaux de bois, deux chèvres à côté ou adossé à une voiture, ou allongé, ou ailleurs à parler, traverser en courant, contre une boutique, à être là plus simplement, dehors, ouvert au monde. Toute la vie dakaroise se déroule sous les yeux de tout le monde, elle se passe entièrement dans ces espaces à peine délimités par des manières de murs que l'on appellerait rues. On s'y faufile, au milieu des taxis, des carrioles, des piétons, des motos, de tout ce qui se déplace. Dakar se perd les jours sans vent dans un immense nuage gris. J'y ai perdu ma voix.
Du souk principal, je garde le souvenir d'une cohue, de beaucoup de bruits, d'altercations, de sollicitations, mais rien de plus. Rien d'extraordinaire dans ces boutiks, le tout venant, il ne vaut que pour l'ambiance ce souk, je peux dire voilà, je l'ai fait. Je n'en ramènerai rien, je le sais. A Dakar tu ne fais pas de tourisme, à Dakar, tu vis. C'est tout.

11.28.2006

Chronique sénégalaise

Hier j'arrivais à Dakar. Par la mer, par le Cap Vert, par avion. J'ai vu d'abord la brume qui entoure l'Afrique, au loin, puis j'ai pu deviner la côte, et cette eau tout à la fois huileuse et marron, des courants de pureté et de salissures, des eaux mêlées, une idée me dis-je de ce que je verrai plus loin? Puis l'arrivée en l'aéroport de Dakar, cette foule de héleurs qui m'accoste, et le sourire de Jo qui m'accueille et qui en deux gestes repousse tout le monde. Aucune crainte me disais-je, mais si j'avais été seul... Puis se furent les premiers tours de roue sur le bitume dakarois. Rien ne ressemble à tout sauf à une route qu'une route à Dakar. Personne ne suit ces tranches noirâtres striées de lignes ocres, d'une voie en sort six et nul ne s'en plaint. Et des gens partout, sur les bords, au milieu, et dans des lieux que je connaissais pas et qui pourtant existent dans les rues, des espaces de nulle part. La traversée jusqu'à son quartier, un espace où une forme de grammaire m'est connue, un peu d'Europe. Un zest.
Après un petit repos, juste compensation de 8 heures d'avion, un repas européen en diable avant une première nuit délicieuse marquée vers 5h par l'appel à la prière, un immense canon de muezzins qui traverse toute la ville. Pas un moustique, pas une araignée, des oiseaux tout au plus et le sentiment d'être dans quelque chose d'inimaginable. Je ne savais pas qu'à côté de nous existait un continent l'Afrique.

11.22.2006

www.ubu.com

Depuis quelque temps, je tente de me doter d’une culture musicale un peu plus classique. C’est une tâche ardue à mon âge. Je n’ai pas dans l’oreille les grands arias, les suites et autres pièces musicales fondamentales. Je ne connais presque rien des grands courants musicaux, j’avais juste un peu de musique arabo-andalouse, un peu de baroque, et puis Chopin, Satie. Diverses rencontres ont porté à ma connaissance Verdi, Puccini, Mahler, Beethoven, Bach, et puis Dvorak, Grieg, Bartok et quelques contemporains. La liste est longue, et plus j’en connais et plus je vois l’étendue de mon inculture. Tous les jours, j’en apprends davantage. Mais voilà, ne pas avoir cette base fondamentale n’est en fin de compte pas si handicapant. Je ne m’enferme dans aucun genre, je suis prêt à tout écouter, à tout découvrir, et il suffit parfois de goûter une chose pour se laisser aspirer dans un nouvel univers.

Ce fût une rencontre anodine. Un jour que je discutais avec un collègue, est arrivé dans la conversation un film imbittable, constitué d’images enchaînées sur des thèmes de Philip Glass. Un mot-clé. Ce nom en amenait un autre, Steve Reich. Et un style, la musique de sample, d’échantillon, pour faire court. Des formes reprises, modifiées, déformées, enrichies. Une musique qui sied bien au mode de production social moderne, sa réinterprétation pour tout dire. A partir de ces deux auteurs, j’ai commencé un tour d’inspection de tout ce qui se produisait d’abord au plus proche, et par cercles en savoir plus loin. John Adams, Robert Ashley, Mauricio Kagel et Ligeti, Pärt, Gorecki, et Bartok, Britten et John Coltrane. Ces courants musicaux ne sont pas autonomes, sui generis, ils sont une part de courants culturels plus vastes, ils en sont une forme.

Tous ces courants, ces cheminements, ces auteurs, toutes ces rencontres, ces œuvres, tout ce magma peut se retrouver, partiellement certes, mais gratuitement, immédiatement sur un site. Je ne peux que vous encourager à aller y grappiller quelques morceaux, quelques textes ou quelques films.

11.19.2006

Socialisme périphérique ?

La victoire de Melle Royal était attendue, presque écrite d’avance. A chaque Assemblée Générale, les nouveaux adhérents martelaient qu’ils voulaient un représentant du PS au second tour, et un représentant qui puisse battre Sarkozy. Les sondages allaient dans ce sens ; Melle Royal était la plus à même d’exaucer ces deux vœux. Plusieurs chevau-légers du parti se sont ralliés au panache de Ségolène, contre une promesse, par opportunisme, parce qu’il le fallait. La particularité du ticket Royal c’est qu’il associe les légitimistes du parti et les « modernes », ceux qui n’ont pas encore le poids qu’ils mériteraient au sein du parti. Maintenant que les urnes ont parlé, nous pouvons un peu mieux comprendre ce qu’il est en train de se passer dans le parti.

Depuis belle lurette, le PS n’est plus un parti ouvrier mais un parti de salariés, de cadres moyens. Le PS n’est plus un parti de militants, et c’est une nouveauté, mais un parti d’adhérents, nouvelle forme d’engagement politique, moins concrète, moins sensible aux discours totalisants, aux constructions idéologiques. Le PS a aussi beaucoup recruté hors de ses bastions, dans des régions où il était moins bien implanté. Ces évolutions expliquent en grande partie le succès de Melle Royal, de son discours pragmatique, moins orthodoxe, plus souple, moins idéologique, parce que ça tâtonne, on fait dans l’immanent, l’exemple concret, les valeurs sont là mais un peut en retrait, ce sont des pré requis, des évidences. Quelques-uns de ses adversaires l’ont attaquée sur les valeurs socialistes, mettant en doute le simple fait qu’elle puisse être de gauche, faisant choux blanc à chaque fois.

Ce discours simple, cette façon de dialogue avec les adhérents a plu, mais il ne faut pas oublier que cela n’a en aucun cas modifié les vieilles allégeances, les vieux bastions ont suivi en majorité les appels des dirigeants des fédérations, les éléphants ont toujours le même poids, les structures du parti sont toujours aussi pétrifiées. Pas de révolution au sommet, peu de sang neuf, c’est à la base que les choses ont changé et il faudra du temps pour que ça remonte. Il faudra aussi voir si les nouveaux adhérents vont rester dans le parti, s’ils vont renouveler leur carte, s’ils vont aller sur le terrain. Rien n’est moins sûr. Ce n’est après tout peut-être qu’une bulle spéculative, un petit jeu mis en scène par une poignée de caciques du parti.

Les différentes études sur l’évolution du vote des Français montre que depuis les débuts de la IIIème République, les évolutions ont été très lentes, et même marginales, et que seules les grandes évolutions sociales engendrent des évolutions politiques. Le succès du Front National n’est pas le fait de Mitterrand, mais la conséquence de la déréliction du monde ouvrier et de ses représentants classiques, ou plus loin de nous la fin du monde paysan et de ses solidarités explique en partie la montée du fascisme en Europe.

Or que s’est-il passé ces vingt dernières années ? Paupérisation du salariat, perte de revenus des classes moyennes, explosion de la part du capital dans le travail, et donc de la rentabilité du travail, et enfin, mais je m’avance peut-être un peu trop, la fin de la fonction historique des classes intellectuelles. Dans le même temps, la représentation politique a peu évolué. Irait-on tranquillement vers ce qu’on appelait la fin du politique ? Dans la société spectaculaire la politique n’est plus un enjeux, cette forme réifiée des rapports sociaux semble perdre sa fonction symbolique, elle ne catalyse plus les luttes sociales. Comme aux Etats-Unis, deux partis se partagent les fonctions de l’Etat au mieux des intérêts des classes dirigeantes, sans s’en cacher. On sait qui gouverne et pour qui, vous avez pu le lire dans les journaux, comme une évidence. Nous savons ce qu’il en coûte au peuple américain de vivre sous ce régime.

Plus que 400 ans.

11.15.2006

Zapatero

Voilà un destin surprenant. Le leader du PSOE avait cette image de premier de la classe, un peu falot, sans charisme, loin du tonitruant, et encore, Felipe González. Arrivé par hasard à la tête du gouvernement espagnol après l’horrible carnage de mars 2004, il avait dû constituer un gouvernement à partir d’une équipe sûre de perdre, mal préparée, gratter à droite et à gauche (façon de parler) pour présenter un projet de gouvernement cohérent. On voit, plus de deux ans plus tard, les résultats. La gauche espagnole a repris en grande partie les programmes des gauches libérales européennes, et Zapatero se trouve être un compromis étonnant entre Tony Blair et Lionel Jospin. Il a gagné en épaules, a su gagner l’estime de nombreux dirigeants européens, a remis l’Europe au centre des intensions politique du gouvernement espagnol, a imposé à une Espagne que l’on croyait rétrograde des innovations sociales importantes.

L’exemple d’un gouvernement de gauche, certes libéral, mais qui a su imposer en politique ce petit quelque chose qui manque en France. Au sortir des multiples débats entre les différents candidats à la candidature, je ne vois toujours pas ce que la SFIO a de réellement original ; ça ressemble a ce que nous avons vu auparavant, on reprend le flambeau de Jospin, on prépare une « gouvernance » partagée avec les verts, les radicaux et les néo-communistes, pas de politique sociale innovante, rien de révolutionnaire en termes économiques (on aurait aimé au moins quelques propositions « socialistes » : cogestion, régulation voire nationalisation…), c’était vraiment le moment puisque paraît-il le candidat désigné sera le prochain Président de la République. Dit-on dans les milieux autorisés.

Virer la Droite est la première chose à faire, après cinq ans de régressions sociales le boulot de reconstruction sera difficile. Ensuite, faire le boulot que Jospin n’a pas fait, renforcer notre système de protection sociale, puis revenir sur les « innovations » introduites dans le droit du travail, relancer la construction européenne… Travail parfois ingrat, délicat, mais nécessaire. Alors en cette veille de vote des adhérents du PS, qui serait le meilleur candidat ? Voilà la question que tout le monde me pose, en argumentant à l’envie sur les capacités d’un tel ou d’une telle, sa carrure, sa puissance intellectuelle, ses performance en épaulé-jeté, et tout le bazar. Personnellement, ces questions sont absurdes puisqu’elles n’intéressent en fin de compte que les caciques du parti, dans mon esprit, c’est aux adhérents de donner une direction au Parti Socialiste, une impulsion à gauche, c’est pour cette raison (uniquement la dernière) que je voterai Fabius, malgré tout ce que je peux penser du personnage et de la politique qu’il a réellement menée. J’y irai comme la dernière fois que j’ai eu à voter, à reculons, mais c’est un devoir. Ce n’est que ça.

11.13.2006

Blogs

Quand on découvre le monde des blogs, au début, on est nauséeux, toujours les mêmes petites choses malhabilement montrées, les petits tas de secrets comme les grandes découvertes, ce matin, j’ai fait ceci ou ça c’est le Caire au petit matin, voici mon enfant ou mon chien ou le dernier papier électronique. Parfois on y croise des curriculum vitae, des démonstrations mathématiques et puis… Il y a des petites choses délicates, des moments partagés sans exhibitionnisme, des univers qui se découvrent, doucettement, des amis qui se parlent juste comme ça, des particuliers qui atteignent un petit quelque chose d’universel. Il y a de la poésie là-dedans, des souffrances légères, des joies paisibles, y’a d’la vie quoi !

Depuis quelques temps, je navigue dans cet Océan de trois fois rien, d’abord pour pêcher des idées de mise en forme de mon propre blog, des « tips », des outils pratiques, je lis les pages en HTML, un peu comme un vieux loup, à la dure, et aussi pour lire ce qui se montre à voir. J’en garde quelques uns sous le coude, je pose un commentaire ici, une invitation là, et je retourne, souvent régulièrement d’ailleurs, vers certains. Hier, j’ai vu un homme, viré de son entreprise avec un petit pécule, démontrer, en action, qu’il pouvait le faire grandir en jouant sur des sites de paris en ligne ; j’ai vu une jeune fille faire des roulés-boulés dans le sable avec des sourires jusque-là ; j’ai vu une dame âgée qui présentait son Paris ; j’ai vu un jeune homme qui rêvait sa vie en faisant des collages sur des airs Situ ; j’ai vu un jeune couple avec enfant faire leur tour du monde.

Ce sont des petits contes, des petites histoires souvent sans prétentions, des instants de vie. Mais au milieu de combien de choses sans saveurs, sans qualités, sans imagination, des blogs de passionnés à la manque, d’obsédés, de culs bénis, de culs terreux, à dix fautes la ligne. Il faut passer par des tunnels de médiocrité pour atteindre cette petite chose, ce moment de recueillement qui offre un soupir. Mais bon, je n’échangerai pour rien au monde une page de London contre tous les blogs du monde. Faut pas déconner !

11.10.2006

Ana (étude)

… d’une rencontre fortuite, inattendue, un instant fragmenté, qui n’avait plus aucun lien avec ce qui se passait. Je marche tout le temps, sans arrêt, j’aime ça, je réfléchis, j’imagine les endroits que je traverse, les visages que je vois, ce qui je suis, tout ce que je pourrais être, tous ceux que je pourrais rencontrer, tout ce qui pourrait m’arriver, tout. Je faisais tout ça sans savoir que je construisais patiemment ce moment où tout s’échappe, où tout se brise, où tout disparaît, où tout s’évapore autour de soi. Une fine lame d’instant qui tranche le temps qui passe. L’incontinuité, la disharmonie, le trou. A glance in the glimpse. Et tout s’est éclairci, tout est devenu réel, vrai, sincère, délicat, tout est devenu beau, tout m’arrivait à la fois, tout ce qui se cachait, un surgissement. Une lalarmelarmerlarmeme au fond des yeux. Dans cet évanouissement, j’ai retrouvé la sensation de mes mains qui se ferment, des ongles qui irritent la paume, les poils qui frissonnent dans le vent, la chaleur de ma peau qui se touche, l’énergie qui se tient dans le petit espace vibrionnant au sein de ma chair. Mes veines sourdaient dans mon oreille la pulsation disparue de mon cœur, marquaient cet instant perdu par une vibration que j’appelais Anaanaanananannanannananannana. Un souffle de mon métabolisme, là. Doucement. Et j’ai entendu, j’ai entendu, j’ai entendu, j’ai entendu mon nom sortir de mon oreille en échos froissés…

11.08.2006

Répétitions et dissonances

Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est irn. Rien n’est rienn. Rien n’et rien. Rien n’est rien . Rin n’est rien. Rien n’est ren. Rien n’en rien. Rien n’est rien . Rien en’es rien. Rnei n’est rie. Nrie n’est rie. Rein n’est rne. Rien ’es neir. Rien ’en Rien. N’ie rn’es rie. Rien n’es nri. Riene n’esi. Rien ‘ne irn. Ien’ne . Rien sn’ei rien ‘enst. Rien ‘net ri. Rien n’et Ri. Nirne ’n rn. Risn ‘iN. Rien dnei. Nei rns. Nriein e. Rien dn’ei . nrisn ‘e n. rien ‘ne n’. Irn risn ‘. Rin st n. eirtn e’. Rien n’est rien. Rien ‘nes ri. Rien ‘esti. Eirn esi. rien st’e. Rien n’ei rin. Ri’n eisnr. Rien ‘nesi. Rien en’is t. rien ‘nest. rien ‘nest r. Rien nesi rrn. Rin esis. Rien n’et rie. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien.

11.06.2006

Internationale syndicale

Depuis la première Internationale, les centrales syndicales n’ont jamais été capables de s’imposer au niveau mondial. Les différentes unions constituées l’ont toujours été dans le « sens » de l’histoire. Ils ont toujours été des moyens de contrôle, jamais des acteurs. Pourquoi cela changerait ? John Monks (Secrétaire Général de la Confédération Européenne des Syndicats) et Guy Ryder (Sec. Gén. de la Confédération Syndicale Internationale) ne sont pas des foudres de guerre, ce sont des lobbyistes, des gentlemen habitués aux longues discussions avec les différentes institutions mondiales, aux colloques et autres conventions. Ils expriment le point de vue de leurs confédérations respectives avec beaucoup de diplomatie. Mais ils ont toujours été incapables de mener à bien des actions internationales structurées. Ces dernières ont été le fait d’ententes entre syndicats nationaux (souvenons-nous de Vilvoorde) ou d’ONG. Ces dernières par des actions d’éclat ou un travail de lobbying intense ont su imposer à certaines entreprises multinationales le respect de normes de travail minimales.

Alors, qu’attendre de cette nouvelle Internationale Syndicale ? Déjà un travail sur le terrain. Par le passé, les différentes organisations ont surtout pondu des rapports sur les conditions de travail dans différents pays, ont alerté l’opinion internationale sur ces problèmes et fait des recommandations. D’actions directes, nulles traces. Ensuite outre ce travail d’information nécessaire, la construction d’outils d’analyse de l’évolution du capitalisme mondial. Si l’on se réfère aux derniers discours entendus à Vienne, lors du congrès qui a créé le CIS, rien de neuf de ce côté. Le but affiché est des plus classiques : rendre le capitalisme acceptable dans sa forme mondialisée. On est loin des aspirations anarchistes des premières Internationales. Enfin, constituer des actions syndicales transnationales. C’est peu demander pour un syndicat mondial, mais même ce simple vœu ne pourra se réaliser car il n’existe aucune structure tournée vers l’action dans ces confédérations.

Le poids du syndicalisme dans le monde est insignifiant, la CIS comptera 166 millions d’adhérents, une goutte d’eau dans l’usine monde, et seules les actions lancées en direction des acheteurs des produits de cette usine ont eu quelques effets. Il semblerait que dans quelques pays (Bangladesh notamment), la naissance d’une réelle conscience de classe a permis l’organisation de structures de type syndicats et la mise en défaut des entreprises et des Etats qui jusqu’alors profitaient de l’apathie de la classe ouvrière. Cette évolution est presque mécanique, elle suit l’augmentation du niveau de vie général et l’alphabétisation des masses. Le capitalisme porte en lui les germes de sa disparition, il faudrait simplement trouver de bons horticulteurs pour faire pousser tout ça plus vite. Isn’it ?

10.28.2006

Suspension

A force de dialoguer, on finit par découvrir des choses sur soi-même. Il est bien évident que personne ne passe tout son temps à l’introspection et que pour faire surgir ce que l’on a en soi, il faut créer des occasions ou profiter d’occasions de le faire. Par la lecture, il est également possible de permettre ce surgissement et plus notre goût est « éduqué », plus ces surgissements seront nombreux et riches d’enseignements sur soi. En feuilletant l’un des ouvrages du Dr Gabel, que j’évoquais il y a peu, je suis tombé sur le concept de « suspension. » Bien évidemment avant de pouvoir en saisir toute son importante (si tant est qu’elle en ait), il me faudra beaucoup de temps et de persévérance. Mais à l’instant, il évoque quelques petites choses que je m’empresse de coucher sur le papier (sur l’écran en fait).

Quand je me présente à quelqu’un, je donne une partie de mon état civil, des choses apparentes qui ont, pour partie, formé ma personnalité. Suivant mon état de fatigue j’aurai un certain maintien, mon visage sera plus ou moins détendu, et mes vêtements plus ou moins distendus. Mais c’est bien moi qui suis là-devant. Puis en conversant, je laisserai, plus ou moins consciemment, apparaître certains traits de caractère, certains tics de langage, des mimiques, mon bric-à-brac personnel. Mais beaucoup de choses resteront cachées, dans des recoins, ou sous des dalles. Bref je ne serai moi que d’une certaine façon. Avec le temps et les rencontres, tout ceci prendra de l’épaisseur, les couches se multiplieront et suivant qui est devant moi, surgiront ces petits riens qui sont ce que je suis.

Dans une certaine mesure toutefois car il n’est pas possible de se présenter d’une manière si impeccable. Toujours à la première rencontre, je présenterai en fin de compte qui je suis réellement. C’est dans ce premier moment que je peux évoquer la suspension. Ce n’est pas qu’un soupir, un blanc, un moment fugace, c’est aussi tout cet appareil complexe qui me constitue. C’est tout ce que je pourrais dire si. A la fois la longue théorie des possibles et tout ce que je pense et je suis en fait. Cet instant sera en suspension à chaque nouvelle rencontre, il sera une vapeur en attente de condensation. Ce qui fait la poussière d’une maison condamnée.

10.22.2006

Evidence

Mon goût prononcé pour le cinéma de genre a été flatté au-delà de mes espérances par le visionnage intense d’une série récemment disponible. Un producteur américain a réussi un tour de force en réunissant les plus grands réalisateurs de ce cinéma : Dante, Romero, Argento, Landis, Carpenter, Hooper et Miike pour ne citer qu’eux. Cette série vient à peine d’être éditée en France, mais aux States, cela fait longtemps que les aficionados ont eu la chance de les voir. J’ai passé la semaine à les télécharger et le week-end à les regarder. A force de visionnage, m’est venue une idée, trouble au départ, mais peu à peu, elle a pris forme. La force du genre vient de l’immédiateté de l’Univers dans lequel nous sommes transportés. Cinéma du code par excellence, il possède une grammaire spécifique, un vocabulaire à part et une galerie de personnages identifiables au premier coup d’œil. Et pourtant, cette immédiateté pour qu’elle fonctionne ne doit pas prendre la forme de l’évidence.

Les univers qu’il a construits, ce cinéma doit les respecter. Il faut qu’ils gardent leur cohérence, que les genres du genre ne soient pas mélangés. Un film de zombie ne peut accepter de vampires sans tomber dans le pastiche, un film de monstre ne peut en accepter qu’un, un loup-garou ne peut déplacer les objets par la pensée. Ces environnements codés ont été constitués par des maîtres, dans un film original le plus souvent. Puis des reprises les ont définitivement assis. Et seuls ces maîtres avaient la possibilité de les renouveler. J’en ai déjà parlé pour le Monde des morts. Mais ce que je disais sur l’immédiateté de ces univers n’est pas si vrai. La force de ces films repose sur des indices. Ils ne construisent pas de réalité mais laissent des traces de quelque chose qui pourrait être. Ils imaginent une autre appréhension de la réalité.

Les indices d’événements ont une force dramatique que n’a pas l’événement lui-même, tout en montrant (monstrare - monstre) ils donnent une indication, un espace limité qui situe un phénomène, ou un type de phénomène précis. L’indice qu’il se produit quelque chose transforme un périmètre sensible, lui donne une autre pâte. Cette petite déchirure excite l’imagination et le spectateur surinvestit l’indice. L’apparition d’un monstre dans cet état d’esprit a des effets sensibles directs. Certains réalisateurs, comme Sam Raimi, s’en sont servi pour développer des effets normaux dont Hitchcock, dans un autre genre, était également très friand.

Reprenons cet appareil Indice/Indication – Evénement/Phénomène et amusons nous avec. Dans l’univers déréalisé du travail, toute trace d’une effraction du réel est surinvestie comme l’indice d’un événement. Cette parousie n’entraîne pas ce frisson si spécifique, mais une forme de dépression collective, un déni de ce qui vient d’apparaître. L’événement est un monstre que l’on chasse en détournant le regard. Il n’y a plus dans l’univers du travail ce phénomène quasi surnaturel que l’on pouvait tous observer, son achèvement : une œuvre. Cette absence déréalise tout ce qui le précédait. On en a perdu même l’indice.

10.15.2006

Hoquets

C’est quoi une rupture ? Il y a longtemps de cela, je m’étais demandé s’il existait un terme qui nommait la ligne formée par le flux et le reflux de la mer sur la plage. C’est une ligne continue mais toujours mouvante, qui disparaît à peine esquissée. C’est une chose fragile mais que tout le monde connaît. Qui n’a pas laissé une fois ses pieds s’enfoncer dans le sable en deçà de cette arête ? Qui n’a pas expérimenté la caresse de l’eau sur ses talons et la sensation du sable qui s’effrite sous la voûte plantaire ? Cette délicate continuité me fascine encore aujourd’hui, mais elle a pris des formes qui la rendent presque méconnaissable.

C’est la matrice de toutes mes questions sur les processus d’aliénation, sur la perception du temps, sur les relations humaines… Ce fil fragile, ce plaisir sensuel, ce mouvement constant, tout cela je le retrouve dans les répétitions morbides : devant une machine à sous, devant un ordinateur, dans la contemplation de mon travail, dans l’observation de la foule. La passivité qu’induit cette répétition, je la combats à grands coups de ruptures : d’abord par des dénis, ensuite par des actions enfin par des constructions intellectuelles. Il n’est pas possible de sortir spontanément d’un état contemplatif, il faut construire des occasions de sorties, et pour les construire, il faut « réorienter » ses névroses. Ce sont mes échecs qui m’ont donné ce petit coup de pouce nécessaire.

Nous fantasmons tous notre vie. On s’imagine qui nous sommes constamment, nous inventons tout, tout le temps. Puis la réalité nous rappelle à l’ordre des choses, nous revient dans la gueule avec violence. Ce sont des moments-clés qu’il ne faut pas louper, des rendez-vous avec la vie qui permettent de se redéfinir. Des ruptures dans une continuité imaginaire, des occasions de devenir. Je tente de toutes mes forces de profiter de ces instants pour constituer un être-dans-le-monde authentique, de ne pas me mentir sur qui je suis et ce qui est alentour. C’est un exercice extraordinaire mais qui parfois est douloureux. Il ne faut pas passer à côté. Léo Ferré a eu cette formule magnifique à mon sens : « Entends la mer qui te remonte dans la gueule ». La réalité se vomit, il faut s’y préparer par des hoquets.

10.07.2006

Noria

La fin s’approche. Dans peu de temps, j’affronterai la machine inerte qu’est l’ANPE. Je vis les jours qui viennent comme un répit pendant lequel je peux à ma guise observer et agir sans craintes. Ma démission est devenue un laissez-passer pour toutes les sphères de l’entreprise dans laquelle je travaille. La noria des jours qui passent ne meut plus aucune machine. Je suis en quelques sortes au repos. Pourtant, comme à chaque fois dans ces moments-là (je n’en suis pas à mon coup d’essai), j’ai un regain d’énergie insoupçonnable ne serait-ce que quelques jours auparavant. Cette énergie me porte à des choses que je n’osais faire. Ce vide au-devant de moi devient ce que je cherche depuis longtemps, ce premier moteur non mû. Mais il n’a rien d’autonome, c’est un construit, un horizon, un vide qui aspire, la sensation de vertige qui déséquilibre tout un Univers. Un vide qui s’impose, dont je devine le bord, mais qui ne m’intéresse pas. Je suis face à lui décomplexé, détendu, ouvert. Je sais être au rebord d’un monde, mais je veux signer d’un dernier geste le monde que je quitte.

La chose qui m’a le plus marqué pendant ces années dans cette entreprise, c’est la puissance destructrice de l’inertie. Le lent flot des journées de travail brise plus durablement que n’importe quelle action ouvertement destructrice. Il suffit de laisser les volontés des salariés s’écraser contre le silence revendiqué de l’administration. Nul ne peut voir au-delà de cette puissance, elle est un mur qui masque ce vide créateur dont je parlais. Hiérarchies, procédures, routines, primauté de l’outil, tout ceci détruit peu à peu la volonté des salariés ; les écrase, mais en même temps, cela détruit également la volonté des membres de cette hiérarchie qui deviennent eux-mêmes des êtres sans volonté propre, qui ne veulent plus qu’à travers ça. D’où mon état d’euphorie, relative, actuel.

Ceci étant dit, il me semble que la grande question de l’entreprise telle que j’ai eu l’occasion de la voir - peut-être n’est-elle pas comme ça en fin de compte – c’est celle du vide. Toujours, il faut être dans le plein, il faut que tout soit marqué quelque part, que tout ait une référence dans un autre lieu que celui où on agit. Pourquoi créer des procédures quand tous les gestes se font par habitude ? J’ai vu comment se créait une procédure. Elle vient sur quelque chose d’existant mais qui a évolué, laissant un vide, une possibilité de faire autrement. Dans ces moments-là chacun a une idée de comment faire, mais cela n’est pas « viable » en entreprise, il faut tous agir d’une même manière sinon le salarié individualise sa manière d’agir, de l’unique apparaît, donc le danger de devenir « irremplaçable ». Je crois que c’est dans une usine Renault que des managers ont eu l’idée de laisser les salariés inventer de nouvelles manières de faire un geste, et si elle s’avère plus efficace, elle est déposée et devient la nouvelle manière de faire ce geste. Et le salarié reçoit un bonus.

Un roman de Jack London est éclairant à ce sujet. « Star Rogue » est l’histoire d’un prisonnier qui subit la torture de l’enserrement pour briser en lui toute volonté de mal agir. Une fois enserré, le prisonnier défaille et sombre dans un long rêve dans lequel il vit des vies anciennes qui ont existé. Cet enserrement, cet enlèvement de tout espace, je l’ai vu fonctionner en entreprise et ceux qui y sont pris se déréalisent doucement, sombrent dans une autre vie qui n’est pas eux. Ils agissent de manière éhontée. Ils brisent ce « gentleman agreement » nécessaire pour vivre ensemble en bonne intelligence. Ils deviennent schizophrènes. Donc paranoïaques, puisque tout de même beaucoup continuent d’agir « normalement » autour d’eux, donc ne reconnaissent pas en lui celui qu’il est devenu. Je lis actuelle « La fausse conscience » du Dr Gabel, je pense pouvoir tirer de cette lecture des outils pratiques pour comprendre ce que j’ai cru entrevoir.