Nuits de paresse: 09/19/06

9.19.2006

Limite

Nous avons tous, à un moment ou à un autre, fait l’expérience du territoire animal. Rentrer dans ce périmètre défini par un individu a comme conséquence directe l’adoption de postures agressives par cet individu. Il existe des limites qu’il ne faut pas franchir, ce sont souvent des limites définies de manière peu évidentes, pour nous. Nous avons nos propres limites, peu évidentes pour les autres, mais il existe des règles tacites à peu près connues de tous, et acceptées comme telles. Avec quelques variantes toutefois. Qui dépasse ces limites, s’expose à une réaction violente de notre part ; des réactions qui souvent nous dépassent elles-mêmes. Nous avons un agir animal que les règles de bonne société ont bien compris. Ces limites individuelles se transforment en limites sociales, dès lors elles ne sont plus tacites mais écrites. Tous les codes qui régissent notre quotidien le prouvent. A tout moment de son existence, les Hommes en société sont soumis à des règles que parfois ils ignorent, mais qui sont écrites quelque part. Et certainement pour le bien de tous.

Ce ne sont là que des limites a minima, nécessaires pour vivre ensemble. Il en existe d’autres, qui sont la conséquence directe du vivre ensemble, mais qui ne relèvent plus d’une quelconque animalité. Elles sont d’ordre idéologique et parfois difficilement identifiables. Il faut en faire l’historique, comprendre d’où elles viennent et comment elles ont pu, pour certaines acquérir ce caractère naturel. Par exemple le droit de propriété individuel ; c’est un droit qui a été entièrement construit à l’époque de Locke, et mis en musique par lui pour soutenir le grand effort de décommunalisation des terres anglaises. Le but étant de permettre l’industrialisation de l’élevage, et du tissage. Ce concept de propriété individuelle n’a ensuite été attaqué que sur le principe des droits naturels : « Le premier ayant clos un champ et dit ceci est à moi », je fais ça de mémoire, garantissant ainsi à cette construction idéologique l’apparat d’un droit quasi animal.

Une fois ce droit naturalisé, il suffit d’une force qui contraint légitimement tout le monde (ou presque) à le respecter, et le tour est joué. Ainsi l’Angleterre s’est-elle vue gratifiée d’un Etat qui remplaçait l’ancienne relation de fidélité des Seigneurs au Roi, par une garantie de la propriété des grands propriétaires par une force légitime et financée par eux. L’Etat est au départ une affaire de garantie. Pour s’imposer à tous, il fallut édicter des règles contraignantes, s’appuyer sur les forces sociales les plus conservatrices, et trouver des terra nullus pour les expropriés. Ce fut un long processus, beaucoup plus complexe, mais je simplifie pour aller droit au but.

Quand nous sommes devant une limite qui nous semble infranchissable, il faut s’interroger sur la réalité de cette limite, son histoire et sa fonction réelle. Dépasser une limite que pourtant tous semble admettre est un des plus grands plaisirs qui soit ; il faut le faire avec malice comme le petit garçon qui cria pendant le défilé : « Le Roi est nu ».