Nuits de paresse

2.17.2009

Chroniques de La Défense

Refaire les chemins de La Défense a, inévitablement, fait resurgir certains souvenirs de mes trajets passés. Alors je me souviens moi aussi. Je me souviens du petit jardin qui dominait l’Arche, celui que je traversais tous les jours et qui était occupé, les nuits d’été, par des petits groupes d’itinérants. C’était un lieu de rendez-vous, un lieu d’échange, un lieu de sociabilité. A sa place on peut trouver à présent un multiplex, dont j’ai vu la lente construction. D’abord, se furent les échafaudages, les amoncèlements de plaques, de sacs, d’outils. Puis vinrent les machines. Le jardin fut comblé. Puis des trous creusés, afin de faire communiquer les étages inférieurs avec cette plate-forme. Rapidement, il ne me fut plus permis de traverser cet espace, un labyrinthe apparut. Il fallait faire un coude, traverser le bâtiment connexe, passer quelques portes qui ne fermaient jamais. Rapidement, les fondations de ce qui est à présent achevé se remarquèrent, sur lesquelles poussèrent bien vite des murs, puis un plafond. Le labyrinthe disparut avec l’ouverture de la large allée qui à présent borde ce lieu.

Voilà un souvenir de La Défense, il y avait à la place de cet ensemble de verre, d’acier et de béton un petit jardin que je traversais tranquillement les nuits d’été. C’était il y a cinq ans à peine. Je m’en suis souvenu la semaine dernière. J’avais oublié. J’avais oublié que j’avais oublié.

2.08.2009

Chroniques de La Défense


Des enfants ont joué dans les travées du stade de Nuremberg. Des amoureux se sont embrassés sur le lac de Wansee. Une amie m’a raconté quelques souvenirs d’enfance à La Défense. Un ami m’a dit quel exceptionnel terrain de jeu c’était. Enfant, je jouais dans les terrains vagues autour de la maison, dans le cimetière au bout de la rue, dont je sautais le tronçon de mur qui longeait le château d’eau. La Défense dont je parle c’est aussi celle-ci, un lieu de souvenirs, un lieu imaginaire, un lieu de quotidiens, un lieu que chacun investit à sa façon. Un ami architecte en regardant certaines tours était subjugué, esthétiquement elles le touchaient. Je vois autre chose à La Défense, je vois la foule, les détritus, les chats bien gras, les dos ronds, les yeux rougis, la fatigue, l’ennui, la dureté du béton, les formes absurdes des tours qui bordent l’esplanade, les entrelacs des passerelles, l’air vicié et au petit matin, depuis la fenêtre de mon bureau le soleil qui tente de traverser la croûte du ciel parisien. J’irai en visite dans cette Défense que je ne connais pas, je prendrai ces lieux en photo, je transmettrai ce que l’on m’en aura dit. J’imagine sans aucune peine ce que l’on peut faire là-bas quand on est enfant, puis adolescent. Après, c’est une autre histoire.

2.04.2009

Chroniques de La Défense

J’ai pensé un moment faire comme une amie et me lancer dans un blog sur La Défense qui la présenterait comme un lieu aux mille recoins, avec ses perspectives cachées, ses petits secrets, ses rencontres possibles. Mais je n’ai pas son œil et La Défense n’est pas le Père-Lachaise. Ici, il n’y a rien à voir, ici on traverse, on est en transit, on ne reste pas à La Défense, on ne flâne pas à La Défense, on ne s’arrête pas pour admirer la Grande Arche, elle s’admire depuis un hélicoptère ou depuis l’Arc de Triomphe ou encore depuis un plan d’architecte, on ne l’admire pas depuis ses escaliers, elle écrase malgré son vide, et très vite on finit par l’ignorer. J’ai cherché à me souvenir de ce qu’était pour moi La Défense avant d’y mettre les pieds, et j’ai dû arriver à cette conclusion qu’elle n’était rien. Je ne savais pas que cela existait, je devais connaître ce nom, mais il ne suscitait rien en moi. Il doit bien y avoir chez quelques personnes des souvenirs d’avant La Défense, d’un Puteaux de l’ancien temps, comme j’ai pu en avoir, sans les voir vécus, des souvenirs de l’ancien Montmartre ou du Perpignan d’avant guerre. Mais lorsque je regarde alentour, rien d’ancien ne subsiste, il faut pour cela aller un peu plus loin, plus au nord et atteindre Neuilly. Mais on est à la défense comme dans des mines de charbon, rien ne rappelle autre chose que le travail. Les corons locaux seraient les détritus débordant des poubelles.

Définitivement, il n’y a rien à voir à La Défense.

2.03.2009

Chroniques de La Défense


Je retrouve avec une joie évidente les plaisirs de la chasse. La chasse aux mots. La chasse aux citations, aux articles pertinents, au travers de la presse. Aujourd’hui par exemple, dans Les Echos, un bel article sur le stress au travail à La Défense. Comme quoi. Une sociologue italienne a soulevé récemment un problème intéressant. Dans les années 80 est apparu un nouveau discours du maître, le discours managérial. Dans ce discours, la responsabilité du travail est transférée au salarié. Le salarié est devenu responsable de son travail, il est devenu responsable seul. Dans ce discours, il ne s’appelle plus salarié mais collaborateur, il est en première ligne, il assume la charge de son travail, il en rend comptes. Il doit donc assumer les erreurs, les fautes, l’entreprise se déresponsabilise. Mais la qualité de ce travail ne change pas, cela reste le travail de l’entreprise, ce n’est pas son travail propre, ce n’est pas son activité, c’est toujours le même travail fractionné, un travail à la chaîne, il n’y participe que partiellement. Responsabilité complète sur un travail partiel, parcellisé. Résultat, le stress du salarié augmente. Inévitablement. Il doit se justifier d’un travail qui le dépasse, qu’il ne maîtrise pas, il surinvestit. Cette surcharge l’isole un peu plus, l’oblige à s’oublier et parfois cela finit en burn out. L’inspection du travail de Nanterre a frappé fort en obligeant les entreprises à se justifier sur les conditions de travail de leurs salariés. Peu nombreux, mal équipés, sans pouvoirs importants, les inspecteurs du travail tentent tant bien que mal de faire leur boulot, celui de protéger les salariés contre ce genre de discours. Beaucoup de salariés l’ont pourtant si bien intégré qu’ils ne réagissent plus, ils prennent même le parti de leurs patrons, le parti de l’entreprise. La culture de la résistance s’est appauvrie, remplacée par une culture du résultat, une culture d’entreprise.
La Défense est une des forges du discours du manager, un lieu d’expérimentation. J’ai en mémoire la scène de révolte dans Metropolis, au milieu des machines, des hommes et des femmes en colère qui ruent contre leurs conditions. Esthétiquement, La Défense ressemble au lieu imaginé par Lang. Peut-être qu’un jour…
On peut toujours rêver.

2.02.2009

Chroniques de La Défense


Dimanche soir, petit matin du lundi, dernier métro, j’ai voyagé seul la moitié du temps. Personne dans mon compartiment. A Saint-Lazare, quelques voyageurs me rejoignent. On se sépare à Concorde, pour mieux se retrouver quelques mètres plus loin. Ce ne sont pas les mêmes, mais je ne fais pas la différence. J’ai eu l’occasion de prendre le premier métro vers La Défense, le premier RER plus exactement, ce qui n’est pas la même chose. Dans le premier métro, on trouve un peu de tout, dans le premier RER on trouve toujours le même, beaucoup de femmes, noires, elles sont en petits comités, elles font ce trajet depuis longtemps ensemble, elles parlent de choses et d’autres, en dialectal mâtiné de français. La langue vernaculaire du RER de 5h25. Elles s’éparpillent toujours en groupes tout le long des arrêts, mais la majeure partie sort à La Défense. Elles vont nettoyer les bureaux. J’étais souvent le seul blanc dans mon compartiment. Bien dodu et barbu. J’allais à l’époque travailler une petite poignée d’heures. Je finissais mon contrat. Je n’avais pas grand-chose à faire. Je faisais acte de présence. J’étais plutôt content d’y aller. J’étais déjà ailleurs.
Hier, donc ce matin, je suis sorti seul de la gare de La Défense, j’ai traversé seul le petit morceau d’esplanade qui me mène à mon bureau. J’ai jeté un coup d’œil depuis l’escalator sur sa face nord. Il faisait froid. Depuis mes hauteurs, j’ai pensé au désert des tartares, les crénelures sous mes pieds, à imaginer la vie pour laquelle tout ça avait été conçu, la foule qui va, la foule toujours présente, la foule intrinsèquement liée à cette dalle, aspirée et recrachée par les tours. J’imaginais les milliers de petits chemins fabriqués par tous ces gens qui se comportaient en masse comme des globules, chargés d’oxygène à l’arrivée et ressortant lourds de gaz nocifs ; ils purifient un air qui n’est même pas pour eux. C’est grâce à eux que vit ce Léviathan de béton, mais ils l’ont oublié. La défense transforme, écrase et retraite chacun d’eux. Chacun de nous. La Défense est un lieu qui fait semblant de vivre.
La Défense est un désert en-dedans encerclé de vie.

2.01.2009

Chroniques de La Défense

Je suis de retour dans l’espace du tunnel. Depuis deux semaines à présent.
Le premier jour, j’ai singé un cortège, moi en tête et me suivant toutes les fois passées sur ce chemin. Ce premier jour, j’ai vu beaucoup de choses. Je me suis décidé au dernier moment à prendre un vélo plutôt que le métro. Il me fallait traverser Paris jusqu’aux bords du Bois de Boulogne, lieu de la dernière station des vélos en libre service de la ville de Paris. Après la première côte, un incident, plutôt un incendie dans un immeuble jouxtant la Terrasse, fameux hôtel Montmartrois planté sur un coin du cimetière Montmartre. Je ne dus mon passage qu’à l’impréparation manifeste d’une jeune recrue de la maison poulaga qui ne sut s’opposer à ma volonté impérieuse de traverser le pont. Zigzag entre les camions de pompier, coups d’œil à l’immeuble évacué et reprise de ma route. Après la porte Maillot, je longeai le bois. A quelques mètres de ma première escale, je vis quelques grosses voitures noires aux vitres teintées garées à l’arrache qui marquaient l’entrée d’un immeuble cossu gardé par des hommes en noir, lunettes noires et bras croisés. J’ai pensé immédiatement que des mafieux russes devaient avoir un rendez-vous. Cette vision me fit sourire. Je me garai enfin et repris ma route pédibus jusqu’au premier pallier de la vaste esplanade de La défense.
Il faisait noir. Pas de lune, pas de réverbère allumé, ces vastes espaces se traversent à tâtons, et en imagination, l’on voit surgir de toutes parts des hordes funestes, avec un fort accent méditerranéen. Je me désespère souvent de mon racisme primordial. Les seuls habitants permanents de ces lieux sont des chats, gras et peureux. Ils s’enfuient et se terrent dans les milliers de coursives et renfoncements qui constituent les seuls espaces privatisables de ce désert bétonné. Je les vois s’éclipser ne laissant à mon œil que la vision fugace de longues queues s’achevant dans un trou. C’est l’image qui me vint de ce ventre plat et froid qui en journée fourmille de millier de bactéries en costumes stricts, j’en traverse du trou jusqu’à la gueule immonde qui dégueule sa perspective du Louvre jusqu’à Saint Germain. Je sors de cette gueule par une de ses carries pour atteindre le but de mon chemin, le triste et glauque passage sous un échangeur quelconque qui jouxte les bureaux où je passerai mes nuits.
Et peu après le levé du jour, je prendrai le chemin inverse non plus sur son ventre mais dans ses boyaux. Le lombric depuis lors m’y ramène toutes les nuits.

12.09.2008

Terroristen

Le terroriste, c’est le grand autre. Un ennemi principiel, une part maudite qu’il faut retrancher à tout prix du corps social. Le terroriste cristallise les angoisses. Il est montré du doigt, mis au ban, c’est un monstre. Un monstre aveugle (puisque un monstre est toujours aveugle, hein !) qui tue sans discernement. C’est un être fanatique, toujours en conspiration et dont les actions ne sont guidées que par l’idéologie. Le terroriste cache toujours quelque chose, et s’il vit parmi nous, il est toujours suspect de masquer les raisons réelles de sa présence. Un terroriste a une part obscure qui le condamne de facto. Ainsi toute altérité devient le signe d’un possible être-terroriste.
La figure du terroriste, fanatique, hirsute et fiévreux, les traits déformés par la haine qu’il porte en lui, est une image d’Epinal qui traverse les âges. Il agresse le corps social, tue sans discernement (donc), et peut être dans certains cas assimilé à un malfaisant, à un malfrat qui sous couvert de grandes idées (dont la noblesse est toujours discutable), ne cherche qu’à s’enrichir. Le terroriste accepte son statut de terroriste, et recevoir cette appellation est pour lui le but de son action. Il veut être reconnu, parce que le terroriste a besoin de cette publicité (le fait de rendre public) pour exister. Un terroriste ne le devient que quand il est appelé terroriste.
Mais le terroriste est aussi un bouc émissaire, il est stigmatisé (inévitablement), il porte une faute, il est une mauvaise conscience, la preuve que quelque chose ne marche pas, ou alors, c’est qu’il est fou, la preuve que quelque chose ne marche pas en lui (ce qui peut aller de paire, faut pas déconner). Le terroriste est aussi bien le signe d’un malaise qu’un malaise. Son évocation trouble. Il trouble le jugement, inspire le dégoût et suscite la condamnation immédiate. Le terroriste doit être abattu. Il n’a pas le droit de cité. C’est pour lui l’ostracisme ou la mort.
Qui peut bien avoir le droit légitime de nommer quelqu’un terroriste ? Qui a ce pouvoir hallucinant de taxinomie ? J’ vais pas vous faire un dessin. J’ai remarqué un truc qui me chiffonne depuis pas mal de temps, c’est que ce pouvoir de stigmatiser s’est peu à peu déconcentré, voire décentralisé. Certains termes sont employés pour démontrer la puissance d’un groupe voire d’une personne, et parmi ces termes il y a celui d’antisémite qui est devenu un enjeu dans le champ médiatique. Celui qui peut désigner quelqu’un comme antisémite, et être écouté donc reconnu comme légitime pour le faire, se retrouve avec cette arme de destruction massive qui est normalement aux mains de l’Etat : la taxinomie. Bourdieu est devenu antisémite, Siné, Pudlowski, Morin… j’en passe. Souvent pour régler des différents qui n’ont rien à voir avec un quelconque antisémitisme (il y a des antisémitismes, d’où le terme quelconque).
Et histoire de taquiner, je souhaite finir en disant que souvent les Etats qui traitent des personnes morales ou physiques de terroristes sont des Etats terroristes.

12.08.2008

On achève bien les poneys

Petit rappel. Sarkozy n’a rien inventé. Ça m’emmerde de causer encore de ça, mais ça sera rapide ; par contre, il a été inventé, inventé par une société à un certain stade de son histoire ; parce qu’il faut en remplir des conditions pour fabriquer un tel truc. Les aberrations, les états-limites, bref les anomalies dans une société sont de bons indicateurs de son état. Ça marche aussi avec les trains qui arrivent à l’heure, avec les non-événements, quand tout paraît tellement normal qu’on ne remarque plus que quelque chose s’est passé, ou ne s’est pas passé. Il faut pour cela des baromètres. Ces baromètres deviennent à leur tour des enjeux, j’en ai déjà causé avec les indices. Dans mon nouveau quartier par exemple, un baromètre fondamental va être détruit (je dis baromètre mais c’est évidemment bien plus que cela), une épicerie solidaire qui existait depuis plus de dix ans va être fermée faute de subventions de l’Etat, alors même que de plus en plus de familles venaient y acheter le minimum pour pouvoir subsister.
Il y a un baromètre que j’aimerais bien voir mis en place, celui qui mesurerait la fréquentation des castings des émissions de télé-réalité. Ce principe d’émission est né en Hollande il y a une bonne dizaine d’années, mais avait déjà été imaginé dans les années 80 par Robert Sheckley, son bouquin avait donné lieu à un film fameux, « Le prix du danger. » Dans sa version effective, le spectateur rentre dans l’intimité d’une poignée de cobayes et désigne régulièrement un participant à sacrifier. Ces émissions ont eu un grand succès, mais depuis quelques temps, ça se tasse. Toutefois, un certain engouement existe encore autour des personnes qui sortent « vivantes » de ces émissions, et certaines acquièrent un certain renom. C’est le cas de la Nouvelle Star par exemple. La mise en scène de la réussite et du talent des impétrants suscite un grand-espoir chez beaucoup de jeunes gens. Une participante à un de ces castings m’a fait une description très colorée de cet événement.
Plusieurs heures de queue, dans le froid, dans une foule atone, qui se demande ce qu’elle fait là. Au fur et à mesure qu’elle avance pourtant, elle commence a se souvenir du but de sa présence. Le bout du tunnel se rapproche, des animateurs sont envoyés régulièrement pour créer une ambiance, pour exciter les participants, caméra sur l’épaule. La mise en scène commence. La foule devient à la fois actrice et spectatrice, elle est filmée, reconstituée quand arrivent en son sein les premières personnes sorties choisies du casting, chacun peut voir que quelque chose arrive. Ce qui est jusqu’alors imaginé, prend de la réalité. La foule atone se transforme en troupeau, les doutes s’effacent, la mise en scène suscite la mise en scène, des sons commencent à émerger, certains chantent malgré le froid, d’autres font les clowns, chacun exprimant un versant de la foule, soumission ou détachement. L’espoir grandit, on va être entendu, le jury est à portée de voix, plus que quelques mètres.
Ça dure cinq secondes.
La foule est devenue spectacle. Sa mise en scène était le but de ce « castring » ; l’œil de la caméra est le spectateur concentré, son surmoi, son obscénité. Il faudrait un baromètre de l’obscénité, un baromètre politique.

12.03.2008

Forclusion du possible

Dans ma Ford intérieure, je me dis que tout de même c’est un peu excessif comme titre. Et ce d’autant plus qu’en y réfléchissant bien, je ne sais pas trop de quoi je vais causer. Je vais partir de quelques exemples.
En écrivant le terme « forclusion » m’est revenue une anecdote de bureau, comme on dit. Suivre le fil qui a mené à la décision qui était imposée à tous est délicat, un faisceau complexe de raisons personnelles, de relations entre des salariés et quelques cadres importants et un constat économique un peu bancal, mais il n’en restait pas moins qu’il a fallu un jour s’entendre dire que le travail se limitait au contrat de travail, et que seul celui-ci prévalait. Première conséquence, il fallait arriver à l’heure. Lorsque l’on connaît le travail effectué, il est une évidence que l’heure d’arrivée n’a rien à voir avec la qualité du travail fourni. Ce qui pourtant était avancé en premier lieu. Ensuite, je savais que le but visé était le contrôle de quelques-uns, la possibilité offerte de lancer des procédures de licenciement. A partir du moment où tous les cadres travaillaient ensemble à imposer cette décision, tout devenait possible pour la Direction. Deuxième conséquence, je démissionnais. Ce n’était pas une décision directe et obligatoire, mais le climat devenait insupportable.
Autre exemple, plus personnel donc je vais être évasif. Depuis un déboire amoureux assez lourd, j’ai du mal à m’acclimater à certaines relations, je n’arrive plus à imaginer sereinement ce qui pourrait advenir et fais preuve d’une certaine incontinence amoureuse. Je deviens incapable de penser le possible et dans l’urgence je détruis ce sentiment. Je ne parviens plus à laisser filer et garder la certitude de ce qui peut arriver. Immanquablement, je limite la relation par la constitution d’un genre de contrat.
Autre exemple que je tire d’un courriel qui m’a été adressé récemment en réaction à un de mes blogs, et qui venait confirmer ce que m’avait dit une amie. Dans certaines mairies ou collectivités territoriales, il est possible de mettre en place des actions sociales, culturelles, sportives… si tout enjeu politique est absent, souvent du fait des nombreuses réélections des décisionnaires en place. Dans les collectivités où les politiques sont en lutte pour le pouvoir, ces actions dépendent entièrement de ces luttes. Il devient impossible de travailler sereinement, et tout ce qui a été fait peut être remis en cause du jour au lendemain.
Pris dans de telles situations, on déprime, on éprouve un sentiment de déchéance, d’inutilité. Mais à chaque fois, il existe des solutions, qui passent par la lutte ; personnelle, politique ou/et sociale ; il ne faut pas se laisser aller à penser que tout s’achève avec cet échec, que rien d’autre n’est possible ; que ce qui est arrivé avait le caractère de la nécessité. C’est ce moment important qu’il ne faut pas foirer, le moment du basculement. J’ai déjà vu des renoncements qui annonçaient de véritables explosions psychologiques, quand face à un événement sur lequel on pensait ne pas avoir prise, on s’invente pour ne pas avoir à supporter l’échec.
Il faut prendre le pouvoir, assumer l’échec et rouvrir le possible.

12.02.2008

Ensemble tout devient possible

Premier point : le site du candidat Nicolas Sarkozy n’étant plus accessible, je ne peux pas certifier l’absence de virgule entre Ensemble et Tout. Dans son prospectus, à aucun moment les deux termes ne sont séparés. « Ensemble c’est… », « Pour qu’ensemble cela… » etc.
Deuxième point : les définitions sont prises du Littré ; je vais orienter mon discours donc je ne vais pas utiliser toutes les acceptions des termes discutés.
Troisième point : je m’engage à ne faire preuve d’aucune neutralité.

Les définitions
Ensemble : A la fois, en même temps, simultanément / En corps, en masse / Le tout ensemble, le tout pris à la fois et sans avoir égard aux détails.
Tout : Qui comprend totalité, intégrité, qui ne laisse rien au dehors.
Devenir : Prendre une certaine manière, une certaine qualité.
Possible : Qui peut être, qui peut se faire.
Correspondances
Je constate que les termes de ce slogan vont par paires. Ensemble / Tout et Devenir / Possible. Le premier couple signifie une totalité. Le second une ouverture.
Autres paires : Ensemble / Possible et Tout / Devenir, paires par opposition puisque la première désigne une totalité finie et ce qui ne la contient pas ou bien la totalité de ce qui n’est pas fini, et la seconde désigne une totalité en mutation.
Enfin Ensemble / Devenir et Tout / Possible, paires beaucoup plus intéressantes puisqu’elles désignent des totalités non finies.

C’est parti !
A chaque fois nous avons un pré-requis : être Ensemble, et l’absence de virgule signifie l’immédiateté de la relation. Il n’y a pas un temps pour Ensemble et un temps pour la suite. Tout vient en même temps. Cet Ensemble Tout n’accepte pas le séparément rien. C’est Ensemble Tout qui est pré-requis. C’est ce qui va permettre un mouvement vers, une ouverture vers. Il faut tout fermer pour que tout s’ouvre. La totalité est le possible, puisque le devenir possible ne l’est que parce que rien n’est au-delà. L’unicité de la totalité est le seul devenir du possible.
Cela n’a rien avoir avec la possibilité d’agir ensemble pour faire quelque chose, on n’ouvre pas des possibles par la lutte commune ; le possible n’existe que parce qu’il est dans ce qui est déjà uni. Que tout devienne possible à partir du moment où l’unité est faite est l’exacte contraire du slogan de 68 « Soyez réalistes, demandez l’impossible », à aucun moment il n’est demandé d’imaginer ce qui pourrait être, mais de faire que tout soit parce que tout est. L’unité est le seul champ des possibles. La constitution dans ces conditions d’un ministère de la pureté de la race devenait obligatoire. Tout ce qui n’est pas dans l’Ensemble doit être écarté pour que les seuls possibles soient déjà dans l’Ensemble.
Que sont ces possibles qui sont déjà là, puisque ce qui est possible est ce qui peut être ? Il existe des ensembles de possibles, chacun dépendant de certaines conditions. Mais affirmer que tout n’est possible que parce qu’un Ensemble existe déjà, c’est ignorer l’infinité des conditions d’existence d’autres ensembles de possibles. Le seul Possible est donc d’être Ensemble.
Ce n’est pas Tout qui est Possible parce que il y a un Ensemble, mais seul n’est Possible que l’Ensemble. Et là, on pouvait s’attendre à Tout. Et pour le coup, putain !, on est servi.

12.01.2008

Conditions de la condition

Depuis trois heures, je rature, reprends, modifie ce satané papier. Je voulais au départ réagir à une idée développée par Emmanuel Todd dans en entretien accordé à Médiapart. Il s’étendait avec une certaine lascivité intellectuelle (c’est un grand jouisseur) sur ce constat que nous étions dans une période désertique. Les idéologies ont été remplacées par du vide, et l’idéologie dominante, il disait cela en partant d’une analyse sur la reproduction des élites, est une idéologie du vide. Les penseurs du capitalisme ne reconnaîtraient pas leur(s) petit(s). Et, chose amusante, ce vide est aussi un vide des solutions de remplacement. Il n’y a pas d’idéologie prête à prendre le relais. Pas de communisme ou de fascisme, donc nous avons le temps de penser ce qui va bien pouvoir advenir. Je résume bien sûr.
Après ce constat, je voulais glisser subrepticement vers cette idée subtile et quasiment diabolique, que le capitalisme (le processus historique…) commençait à ressembler, dans la construction du discours sur le capitalisme par les élites, à l’Islam. Une fois le choc passé, je voulais présenter les concepts de Jahiliya, de Fitna, les associationnistes, la finitude du nombre de noms de Dieu, etc. Bref les trucs de base. Puis, après avoir également fait un petit point sur la nature trinitaire de Dieu en Occident, l’importance de cette nature dans l’histoire de la pensée, et cité de manière très fine Aristote, je pensais pouvoir opposer nature trinitaire et nature unitaire du divin et démontrer que le glissement de l’un vers l’autre est ce processus en cours dans la pensée du capitalisme. Ce que n’aurait pas entièrement refusé Bruno Etienne qui nous disait que l’avenir du capitalise est en Islam.
Force m’est de constater que cette tentative est un échec. Je ne peux qu’effleurer le sujet, en donner la structure fondamentale et conclure, tout penaud, que le vide dont parlait Todd n’est qu’apparent, ce qu’il ne nie pas (c’est Todd tout de même, oh !), et qu’il existe un discours clé en main prêt à resubstantifier le discours du capitalisme (le capitalisme ne parle pas, c’est un raccourci).
Epilogue : que trouve-t-on donc en face, si selon Todd, y’a plus rien ? Laissons causer cet autre libidineux qu’est Zizek : « Nous sommes aujourd’hui dans l’impossibilité de penser cette alternative. Mais je crois tout de même que nous sommes proches d’une explosion. Chez Lénine, déjà, l’utopie véritable est liée à l’urgence. On devient utopiste dès lors qu’on ne peut pas faire autrement. Dans ce sens, je crois que nous serons de plus en plus contraints à l’utopie. Le moment utopique de Lénine, avant et juste après la révolution d’Octobre, était le fruit d’une situation totalement désespérée. Une telle réaction serait liée au fait que le champ des choix « réalistes » n’est pas « réaliste » au sens de conforme à l’espace de l’idéologie hégémonique. »

11.29.2008

Et si

Vittori de Filippis a été arrêté à son domicile, au petit matin, par une bande de cow-boys. Ancien directeur de la rédaction de Libération, toujours journaliste dans ce même journal, il était visé par un mandat d’amener signé par le juge Muriel Josié, dans le cadre d’une accusation en diffamation intentée par une personne qui ne supporte pas qu’on dise du mal d’elle, et qui s’obstine malgré les procès perdus, à vouloir gain de cause. Bref, un procédurier. Voir un journaliste menotté, ça fait comme une sorte de fussoir. Voir quiconque menotté d’ailleurs ; mais dans certains cas, ça cause un peu plus ; un politique menotté, un enfant menotté… Dans ces cas-là, il se passe quelque chose. Un truc qui cloche. Une charge symbolique forte qui ne laisse pas indifférent. Si l’on se place du côté du juge d’instruction, ou du flic à la manœuvre, toutefois, il n’y a rien d’anormal là-dedans. Ce sont des procédures. Mandat d’amener donc intervention de la police, donc menottes, donc incarcération, donc fouille au corps… Tout citoyen étant justiciable, il doit se soumettre aux procédures judiciaires. Toute procédure en cours doit être menée à terme. Sauf erreur dans la procédure. Car une erreur dans une procédure peut amener à la nullité de cette procédure. Mandat d’amener donc…
La validité d’un acte juridique dépendra des conditions de l’acte. Remplissez ces conditions et vous pourrez lancer la procédure. Cette procédure validera a posteriori et a priori cet acte. La procédure limite par conséquent les actions de justice. Elle protège les justiciables car à tout moment il est possible de la remettre en cause. La violence de la procédure dont je parlais plus haut est l’autre conséquence de sa limitation. Puisqu’il faut la suivre à la lettre, il n’est pas possible qu’elle se passe autrement ; quelques soient les conditions de son application. Et si c’était le cas de toute procédure ?
J’ai eu l’occasion misérable de vivre de l’intérieur une procédure de licenciement dans une entreprise. Un salarié dont j’avais la responsabilité ne voulait plus travailler. Sans toutefois vouloir abandonner son poste. Il fallait donc mettre en place une procédure qui permettrait de démontrer qu’il mettait en danger le bon fonctionnement du service. Pour ce faire, il fallait pouvoir lui signifier plusieurs fois (trois fois je crois) qu’il faisait mal son travail et que les mises en garde n’avaient aucun effet. Ensuite, il devenait possible de présenter son dossier aux RH pour licenciement. Entretemps, il démissionnait.
Une procédure est un processus inexorable. Sa conséquence est inscrite a priori, et son aboutissement n’est possible qu’en toute violence. Mais ce qu’il ne faut jamais oublier dans les procédures c’est qu’elles ont été choisies. Le choix d’une procédure est le choix d’une violence, et celui qui masque ce dernier choix derrière la procédure est ce que Sartre appelait un « salaud. »
Désolé monsieur, c’est la procédure.

11.28.2008

Les tièdes

Certains jours, il me faut beaucoup de temps pour simplement imaginer de quoi je vais bien pouvoir causer, voire si je vais causer de quoi que ce soit. Le plus souvent, c’est par manque d’envie. J’avoue. Dans les cas où c’est imaginer quoi dire qui m’empêche, la frustration est grande et le résultat, quand il existe, est à mon goût un peu miteux. Sans présumer de la qualité de ce qui suit, je dois avouer que c’est d’un flash que ça va s’écrire.
Le chômage officiel remonte. Nous sommes donc un peu plus nombreux. Les raisons de cette hausse existent en quantité. Malgré les efforts colossaux de l’administration actuelle de briser tous les baromètres, tous les instruments de mesures indépendants, elle a dû accepter cette évidence. Faisons notre petit tour du Littré, afin de trouver un biais : « la statistique est la science qui a pour but de faire connaître l’étendue, la population, les ressources agricoles et industrielles d’un Etat. » C’est un terme qui m’a toujours fasciné, car pour moi c’est une science d’Etat, la possibilité de mesurer ce qu’il faut maîtriser. Par la statistique, la connaissance va créer du pouvoir, la possibilité offerte in fine de détruire l’objet de l’étude. Contrairement à la sociologie qui est une science de combat, la statistique est une science de contrôle. Il y a eu de nombreux débats autour de la mesure des origines, des appartenances imaginaires, symboliques etc. or en sociologie ces mesures sont fondamentales pour bien connaître l’objet étudié. D’un autre côté mettre en place de tels outils peut être dangereux car la connaissance peut engendrer du simple flicage. Depuis quelques années toutefois, les différentes administrations au pouvoir se sont évertuées à briser tous les outils statistiques indépendants pour constituer des outils de non-mesure, des outils qui justifieraient a priori les politiques menées. Par exemple, le chômage baisse parce que les outils de mesure ont été changés, les prix baissent car le panier qui servait à mesure les fluctuations des prix n’est plus le même etc.
Malgré cela, le chômage augmente. Tout ne serait donc pas dans l’instrument de mesure. Il est par contre devenu plus difficile de savoir comment il augmente. Il faut pour cela faire appel à des spécialistes qui vont savoir déchiffrer, analyser, trouver les tendances, démontrer. C’est dans ces cas-là qu’apparaissent les tièdes. J’ai eu un petit flash ce matin, une anecdote d’un de mes professeurs de fac. Il s’entretenait avec un quelconque imam autour de l’islamisme radical, et cet imam lui expliquait combien la foi était structurante, ne plus avoir ce doute permet de trouver sa place dans le monde. Il faut un appareillage idéologique, même s’il est con comme une religion, ça permet de savoir où l’on va, qui l’on est, pour soi et les autres, même si par ailleurs c’est aussi une aliénation. Après faut faire gaffe. Ce jeu complexe entre identité, aliénation et idéologie est le cœur des rapports humains, il permet d’établir des codes, des obligations, des espaces de relation… Il faut l’accepter et le comprendre. Dans l’état de vide intellectuel dans lequel nous errons depuis quelques temps, il faut des bornes, il faut marquer le terrain, comprendre ce qui se passe, ne pas oublier que l’on est agi comme on agit. C’est dans ce sens qu’il faut pratiquer l’analyse de combat, ne pas hésiter à faire preuve de violence analytique, de prendre parti, d’aller contre la tiédeur ambiante quitte à faire preuve d’excès.

11.27.2008

Coin !

Il fallait bien qu’un jour mes yeux se décillent. Je commençais à en être très irrité, mais on se fait à tout. Certaines compagnies ne sont pas plus souhaitables que cela, pourtant on s’y fait avec le temps. Une question d’habitude. On se retrouve à faire des choses peu intéressantes et l’on se dit que c’est ça la vie aussi. Qu’après tout, on ne choisit pas entièrement son environnement. Heureusement, des moments particuliers existent. Je cite souvent une scène des « 120 journées de Sodome » de Pasolini, quand une des demoiselles esclaves dans un effort absolu de faire comme si tout cela était normal s’étouffe en tentant de manger de la merde. Ce matin, j’ai un peu eu cette sensation. Tous les matins, je me tapais un truc qui avait des relents. Des relents de Sarkozye. Abonné depuis presque quatre ans à Libération, au moment où le journal se mourrait, j’en avait fait un genre d’engagement citoyen, pour que ce journal vive et porte une parole de gauche, je le gardais parfois contre ma raison. Car dès son premier édito, Joffrin annonçait ce que serait son canard, un truc un peu boiteux mais qui s’engageait résolument à gauche. Depuis l’accession du nabot à la tête de l’Etat, le wait and see joffrinien, sa volonté de raison garder me portait sur le système analytique. Certains éditos allaient jusqu’à trouver l’action du petit caporal positive. Ces jours-là, je l’avoue, j’en pétais une durite. Mais aujourd’hui, ils sont allés trop loin. C’est pas Joffrin himself qui est allé trop loin, mais son journal. Dans un article à chier, une certaine Roussel, travaillant visiblement au service culturel, donc dans le service le plus snob du journal, a défendu le travail d’investigation des deux journalistes qui ont pondu « Le Vrai Canard. »

Dans le Canard Enchaîné de la veille, Michel Gaillard étrillait par le menu cette enquête à deux sous. L’argumentation était solide, la mise en bière bien ficelée. Ce n’est pas la première fois qu’une investigation était ainsi remise à plat. Je me souviens encore de l’article qui était paru peu après la sortie de l’ouvrage « L’affaire Yann Piat » qui critiquait les méthodes et les conclusions des deux journalistes dont un était au Canard à l’époque. Quand le Canard se plante, il assume. Quand un de ses journalistes déconne, il assume. Il y a certainement de l’arrogance là-dessous, mais il me semble que c’est surtout le fait d’une vision du journalisme, vérifier ses sources, consolider ses analyses, présenter les points de vue tout en gardant un ton décalé, une distance avec ce qui est en jeu.

Libération se prend au sérieux, Libération détient la vérité, Libération est un journal de gauche, Libération me fait chier. Donc je me désabonne. Maintenant, qu’est-ce que je vais pouvoir lire pour me réveiller ?

11.26.2008

Le parti (suite)

« La campagne, c'est la période où vous tuez vos ennemis : la transition, c'est le moment où vous poignardez vos amis »
Le fin mot de James Carville (ancien conseiller de Bill Clinton), d’un cynisme consommé, résumera très bien la période qui commence. Pourtant, je vois mal la très hétéroclite alliance autour de Mme Aubry s’en laisser compter aussi facilement. Les marquis qui ont soutenu la candidature Royal par contre s’en feront un plaisir. Ils voulaient la victoire, en acceptant la défaite les premiers, ils exhibent leur légitimisme de bon aloi, attendant en retour des places de choix. Se sachant incontournables, des messieurs comme Collomb ou Guerini, vont avec emphase abandonner leurs places de premiers soutiens à l’ex première dame du parti. « E buon i soldi », fameuse réplique du Parrain, sera le grand inspirateur des petites manœuvres qui commencent. Les amis de Fabius et Strauss-Khan voudront truster un maximum de postes afin de préparer les candidatures de leurs chouchous (l’aveuglement des militants qui soutiennent un candidat m’a toujours effrayé), Delanoë ayant disparu, pas mal de postes sont à prendre, et il n’est pas impossible que de nouvelles têtes apparaissent au sein même du Conseil National.
Voilà pour les hommes. Le reste est plus intéressant.
Depuis plusieurs années, l’opinion publique régresse. Chute des ventes de journaux, apparition de publications gratuites qui livrent sans analyses des informations basiques, abaissement du niveau général de la qualité des journalistes, égalisation des informations diffusées par les journaux télévisés, perte de confiance dans les grands médiateurs qu’étaient les journalistes, les politiques, les analystes et autres spécialistes des états du monde, en d’autres mots, trahison (s’il était possible de faire pire) des clercs de tout ordre, ont réduit les consensus autour de sujets généraux et favorisé l’apparition dans le monde politique de personnalités messianiques auxquelles il est facile de s’identifier. Parallèlement, un autre processus est en cours. Augmentation de la fréquentation des marchés de proximité, constitutions d’associations et de réseaux d’associations très dynamiques, recherche des liens au plus proche, multiplication des micropublications aussi bien sur papier que sur le web, poids grandissant des structures mutualistes (hors secteur bancaire, faut pas déconner), bref une autre manière d’aborder le lien social qui va favoriser le voisinage aux grands problèmes généraux qui jusqu’alors passionnaient la société française. La disparition du Parti Communiste au profit du communisme municipal et la régionalisation du Parti Socialiste s’inscrivent dans cette perspective. Il me semble que ce que nous avons vécu ces derniers jours au PS est le dernier feu d’une manière d’aborder le Parti et ses équilibres. Il est clair que le discours halluciné de Mme Royal a un écho réel chez les militants et les adhérents car il exprime un besoin de reconstruire des solidarités qui avaient été laissées de côté par le projet Mitterrandien de prise du pouvoir. Lent processus qui n’a pas grand-chose à voir avec les hommes du parti. Ils vont tout faire pour conserver leurs prérogatives, mais l’évolution générale du parti ne dépend pas d’eux. On verra.

11.25.2008

Le parti

Avec le temps, j’ai appris à modérer mes analyses sur le parti socialiste. Je pensais, honnêtement, après la période jospinienne, que le parti allait éclater ; puis, avec la Royal, qu’une nouvelle génération émergeait. J’ai même cru que le NPA allait pousser le parti à se réformer. Eh bien makach ! A chaque fois, c’est le statu quo, ou alors le compromis mollasse. Le PS s’obstine à ne pas changer. Ce qui à chaque fois en prend un sacré coup, c’est la construction idéologique du parti. Pour que survive sa structure fondamentale (les instances et les hommes) il a fallu enterrer toute possibilité de construire un corpus idéologique, un programme voire toute intention programmatique. Alors que, fondamentalement, le parti socialiste s’est constitué autour de thèses, d’ouvrages, de prises de position intellectuelles, chaque membre du parti qui voulait un tant soit peu progresser dans les instances du parti se devait d’avoir couché sur le papier ses idées. Cette tradition existe encore, mais loin des œuvres de « l’ancien temps », les nouveaux écrits sont de vulgaires auto-hagiographies, occasions d’exhiber son petit trou du cul.

L’échec récent d’un homme comme Bertrand Delanoë me laisse pourtant quelque peu espérer. Comme son prédécesseur au poste de poltron en chef, il a honteusement renoncer au socialisme pour raison de modernitude et progressance. Le libéralisme à 30 centimes qu’il voulait promouvoir à l’intérieur même du parti, s’il a déjà fait pas mal de ravages, ne semble pas convenir à la multitude des adhérents dont tous veulent savoir ce qu’ils pensent sans jamais les écouter. Bien entendus, jamais suivis. Le groupuscule de barons, qui se tiennent par les couilles et les trompes, a réussi, dans un parti de militants, à constituer un parti dans le parti, avec ses harems et obligés, et pense à présent pouvoir se passer d’eux. Tel est l’enjeu de tout ce cirque entre les deux prétendantes : est-il possible d’assurer enfin les instances dirigeantes du parti contre tout risque démocratique ? Mme Royal se donne le beau rôle, mais elle frémit à l’idée que sa place puisse dépendre de la petite multitude. Encore une fois, ça va finir en compromis, en partages des tâches et des places, avec leurs petits avantages afférents. Puisque le PS est certain de ne pas accéder au pouvoir avant longtemps, les chasseurs de maroquins ont placé tous leurs espoirs en lui.

Certains comme Jean-Cul Mélanchon le font en faisant mine d’en partir, d’autres en jouant les réformateurs, quand d’autre se rêve en ultime sauveur. Tout ceci serait très amusant, s’il ne s’agissait que de théâtre. Or, le parti est une des composantes (volens nolens) de notre démocratie, le seul espoir d’une chiée de gens dans la mouisse et le seul à pouvoir prendre le pouvoir pour eux. Le cancer dont il souffre ne doit pas être de son seul fait, il a été rendu possible par ses adhérents et militants, mais les métastases viennent de plus loin. Sans trop me tromper je peux dire que je suis aussi responsable de ce qui se passe, par ce que j’ai renoncé. Prouvez-moi que j’ai tort, et faites revoter.

11.23.2008

Deux tentatives

Peau de chagrin

Fond d’huile dans une poêle
Emincez-les
Faites revenir et dorer légèrement
Réservez
Dans une eau bouillante
Plongez-les
Emondez-les
Couper en cubes
Après les avoir lavés
Coupez-les en lamelles
Faites revenir avec des piments
Rajouter le reste
Faire réduire à peau de chagrin.


Rapture

Bouche tordue
En un rictus
D’un sourire la douleur
Œil soulevé
En un rougissement
D’un regard évanouie
Main crispée
Comme une invite
D’une caresse une griffure
Bras tendu
Prêt à l’accueil
D’un appel une menace
Corps soulevé
Sur une jouissance
D’un étirement démembré.

11.22.2008

Le dire

Je crois que ça commence par quelque chose dans la voix. Une légère altération, de celles qui introduisent un changement de rythme dans une phrase, ou l’arrivée imminente d’un complément. Le moment devient solennel. Il ne l’est pas encore, il se prépare ; les mots se choisissent car impossible de bien démêler dans cette grosse pelote de vocabulaire ceux qui seront les plus à même d’exprimer intelligemment ce que l’on veut dire. On commence à être dit. On perd un peu les pédales. J’ai placé là une énergie qui me déstabilise et je compte sur la loi de la gravitation et autre force qui pousse ou tire pour arriver à peu près intact dans le lieu d’où je vois encore en débutant entre deux déséquilibres jaillir la lumière que j’ai voulu vouloir atteindre. Dans un tremblement de main, la voix déraille, et les yeux qui traînaient jusqu’alors calmement s’obstinent à saisir le mouvement des anges. C’est une seconde à peine en exagérant qu’il suffit d’enfreindre et tout va se dire sans qu’aucun recul, non, sans que plus rien, non, pour qu’il ne soit plus possible, non,non,non, dès le premier ton. Le reste ce sera du silence.
Quelque chose reste sur le rebord, vide et froissé. Il s’est bien passé quelque chose, son paquet est encore là.

10.31.2008

Des silences en partage

Il avait passé une excellence soirée avec elle. A papoter de choses et d’autres. Ils se connaissaient depuis longtemps. Pas vraiment fait les 400 coups ensemble, mais partagés quelques instants particuliers. La préciosité de ces choses-là ne se mesure pas à l’aune de ce que l’on peut en dire, rien d’exceptionnel là-dedans, à moins que l’on puisse penser la force d’un lien fortifié d’instants. C’était plutôt cela leur relation, une accumulation de moments pris sur les vies quotidiennes. Alors, quand ils se retrouvaient, revenait subrepticement la noria des verres bus, la cohorte des minutes sacrifiés autour d’une table, la théorie des frôlements et paroles échangées. Ni l’un ni l’autre ne pouvait clairement exprimer le pourquoi de tels moments, si même un seul avait eu une quelconque utilité dans quelque domaine que ce fût. Ils constataient qu’ils étaient bien ensemble et cela suffisait. Jusqu’à cette soirée. En résumé, elle était semblable aux autres. Aucune nouveauté dans ce train-train. Comme une habitude. Ça revenait, voilà tout. Une fois de plus. Pourtant, quand il sortit de chez elle, il pressentit que certains des instants qui patinaient leur corde commune n’avait pas la consistance habituelle. C’est ainsi qu’il évoqua in petto ce troublant sentiment. En examinant de plus prêt ces petites choses, il remarqua l’étrangeté de certains gestes, de certaines phrases, la cruauté relative de certains silences, donc quelques uns, bien rares il est vrai, durèrent plus qu’à l’accoutumé. Ce sont surtout ces silences, ce manque de mots à ces moments-là qu’il s’appliqua à compter. Il en vit au moins trois. Peut-être auparavant étaient-ils déjà rodant entre deux phrases, quand cette fois-ci ils apparaissaient avec une crudité qui l’étonna. Que faisaient donc là ces silences ? Non pas qu’il chercha la moindre utilité aux choses vécues, mais tout de même, il devait bien exister une raison pour qu’arrivent certaines choses. Des raisons suffisantes ? Peut-être des raisons relatives. Et en définissant ce terme étrange il comprit ce qu’il avait en tête. Des raisons à deux. Ce qui lie. Connaissance intime de l’autre. Ses goûts, ses envies, son odeur, sa manière de prendre un verre et de le porter à soi, deux corps qui exultent dans un grand bain de mots. Cet érotisme était apparu bien avant cette soirée, mais jamais il n’avait acquis cette pâte, cette réalité. La corde s’enroulait, se raccourcissait de trop se tordre, s’enroulait autour d’elle même, se collait d’instants en instants, par ces miettes entre crochets et aspérités, trous et bosses, un paysage à soi qui naissait dans le grand vide de l’entre-eux-deux. L’espace existant avant eux et ne demandait qu’à se remplir d’eux. Et il exprima cette idée étrange qu’après tout l’amour n’est peut-être qu’une particularité de l’espace qui… Alors c’était ça. Tout ce vide c’était de l’amour. Et il n’osa plus penser. Se disant qu’il n’était jamais bon de dire aimer entre deux hémisphères. Que cela se faisait entre quatre yeux. Demain. Il verrait demain. Pour être sûr.

10.30.2008

Ambiance

Ce matin, je n’ai pas trouvé libé dans ma boîte aux lettres. Non pas que j’ai renoncé à mon abonnement, mais plus simplement, et comme je m’en suis douté à la simple vision de cette absence, le syndic du livre était en grève. Très critiqué, ce syndic n’en fait pas moins un travail important dans le monde de la presse. Il est un point de repère, une borne, qui permet de voir où en est la presse et, plus généralement, le monde de l’édition. Mais je ne voulais pas du tout parler de lui. J’ai découvert mon libé quotidien sous un format pdf d’une belle qualité d’aloi, et grâce à ma connexion Numéricable, j’ai passé plus d’un quart d’heure à rêvasser devant la page de garde du site. Je ne fais qu’évoquer, un soit-dit-en-passant en quelque sorte. C’est ce que j’ai lu dans libé qui m’a poussé malgré moi à lancer mon traitement de texte. Quelque chose qui s’est passé dans le cinquième arrondissement de Paris et qui se passe un peu partout en France. Parce qu’il me semble qu’avec ça nous touchons au cœur du politique. Et pour une fois M’sieur Joffrin l’a évoqué.

Un vieux problème. Une énigme ; un truc pas vraiment résolu. La différence entre ce qui est légal et ce qui est légitime. Quand on définit les deux termes, on voit tout de suite que ce n’est pas la même chose. Faisons comme Ponge et ouvrons notre Littré : Légal, du latin Legalis, qui est prescrit par la loi ; Légitime, du latin legitimus, qui a un caractère de loi. L’un est écrit, l’autre pas. L’un définit le Pouvoir, l’autre l’Autorité. Le premier est borné, le second est induit. D’un côté nous sommes dans le monde de l’inscription, dans le second dans le monde de la relation. Et ce deuxième monde est celui de la politique. La politique ce n’est pas la loi, c’est le monde de la relation qui permet cette loi. Ce qui est premier en politique, c’est ce qui relit, pas ce qui régit. Le monde de la loi est un monde figé (pour faire plaisir aux juristes je dirai fixé), un monde de la Lettre. Et ce qui est la lettre de la loi, c’est ce qui est légitime. La lettre de la Lettre, c’est la différence entre l’application du droit et le zèle dans son application. Le fondamentalisme, la bureaucratie, ou leurs formes extrêmes que sont le communisme soviétique ou le nazisme, détruisent la lettre de la Lettre, fétichisent la loi. Le fils de pute qui avec zèle applique le règlement X ou Y, ou s’en tient à la loi telle qu’elle est écrite, se sent légitime dans son action dans certains cas, notamment celui ou la loi n’a plus de lettre. L’actuelle gabegie législative a comme conséquence de détruite la lettre pour la Lettre et de remplacer ce qui est politique par de l’administratif. En me relisant je vois que je suis sur le point de tomber dans un piège. Ce n’est pas une relation diadique (vi, je l’ai dit) mais une relation à trois. Tout ceci est permis par des rapports sociaux. C’est par ce que nous sommes à un moment de l’histoire de notre société que ce petit pic fasciste est atteint. Je dis petit parce que ce n’est qu’un début.

Et je me dis qu’on a là un truc pas mal pour savoir où l’on en est. Dans la triade vous les mettriez où vous les trois zouaves ? Personnellement je vois bien un Société/Droit/Politique, mais ça n’engage que moi ☺