Nuits de paresse

3.24.2008

The 4400

Quand un phénomène angoissant surgit, il existe deux manières de l’aborder. La première consiste à analyser ce phénomène comme la résultante d’un processus interne au sujet. Il s’agit alors de comprendre ce qui dans le sujet a permis l’émergence d’un tel phénomène. Il faut alors analyser ce sujet, dévoiler ses mécaniques internes et relier ces dernières au phénomène. Il devient possible de trouver des solutions adéquates et faire en sorte que de tels phénomènes ne se répètent pas. C’est très général tout ça, mais c’est volontaire. La deuxième manière de l’aborder est de considérer que ce phénomène est indépendant du sujet, qu’il est extérieur et que son apparition est fortuite. Dans ce cas, il suffit de bombarder l’Irak.

Tout le propos des 4400, série bien comme il faut et fort sympathique à ses débuts, est de mettre en garde l’humanité (puisque tout le monde est abonné à Hollywood) contre les dangers qui pèsent sur l’avenir du monde. L’apocalypse est à nos portes, elle est pimpante et rayonnante, elle attend juste un peu que toutes les conditions soient bien réunies pour débarquer. Alors que faire pour que ce qui doit arriver n’arrive pas. Les 4400 ont la solution, il faut que dans des milliers d’années, les hommes aient atteint un niveau technologique tel qu’ils puissent venir capturer quelques clampins du millénaire qu’on vient de quitter, les modifient et les renvoient au début de ce millénaire pour qu’ils puissent, sans que quiconque se bouge le cul, sauver l’humanité, la terre et le peuple Américain. Parce qu’eux, ils ont un vrai projet pour l’avenir, avec des vrais moyens, car certainement ils ont eu de vrais débats…

Ceci dit, cette manière de voir les choses a un nom : la providence. D’autant plus facile à gober outre-atlantique que « provide » est largement usité. Nous on a les sauveurs, les hommes providentiels, les leaders charismatiques, ça évite de se prendre la tête avec des choses compliquées à comprendre et d’agir de manière « intelligente ». Comme disait l’autre avant de jouer avec son flingue sur le bord du canal : « Ma politique n’est ni de gauche, ni de droite, elle est bonne ». Ou à peu près. Tous unis, E.T. va nous sauver et faisons la guerre en Afghanistan.

J’ai un peu dérapé sur la fin on dirait.

3.14.2008

J’écris, tu… ?

Les livres tenaient salon. Grands et petits, minces et gros, chers et accessibles, brillants et fades, lourds et légers, colorés, noir et blanc et monochromes, souples et rigides, brochés et reliés, in-quarto et in-folio, parfois illustrés, parfois non coupés, seuls et en collection, avec et sans collaborations, neufs et d’occasion, romans, nouvelles, poèmes, encyclopédies, dictionnaires, bandes dessinées, de poche, d’étude, recherches, d’agrément, guides, de recettes, monographies, biographies, photographies, récits de voyages…

Tant mieux.

« Peut-être que ce que je suis en train de commencer ne sera qu’une de ces nombreuses histoires dont je n’arrive à écrire que le début. Nombreuses… en fait une dizaine, tout au plus. Mais elles se ressemblent toutes. Elles commencent par l’affirmation qu’elles finiront et s’achèvent en plein récit au bout d’une centaine de lignes. A peine des histoires en fait, des ébauches de commencement. Des petits débuts. Le premier trait de ce qui s’annonce soi-même comme une grande fresque. A chaque fois, j’exprime dans ces prémices ma volonté de mener au bout quelque chose d’important, qui va me dépasser par sa complexité et surtout sa longueur. Je rêve dans ces premiers mots des cent milles qui doivent suivre, de l’immense voyage qui doit débuter, d’une traversée onirique d’un monde que j’ai en moi, presque achevé mais inachevé parce qu’inécrit. Je sais que j’ai assez de mots pour tout dire de ce que j’ai presque sous les yeux, chaque forme, chaque idée mais quand il s’agit de mettre ceci devant moi sous une forme exprimée, je n’arrive à saisir que le moment fugace d’une ligne, d’un mouvement, un visage. Je ne cherche pas à toucher une chose par une multitude d’approches, comme l’objeu de Ponge, mais à écrire la multitude en moi d’une seule manière. Par l’écriture construire en le mettant là, devant moi. L’obje. Un univers vaste qui tient en une chose et dont la seule cohérence est encore d’être inécrit. »

3.08.2008

L’antépénultième degré, 08 mars 2008

L’art de perdre son temps est un art qui se perd. C’est dans l’esprit du temps. Et c’est fort dommage. Les seuls qui défendent encore cette manière d’être arguent que perdre son temps, c’est souvent le gagner, car l’efficacité n’a rien à voir avec l’usage rationnel du temps. Ce qui est peut-être pire que de condamner tout simplement celui qui perd son temps parce qu’il le perd. On serait encore autorisés à perdre raisonnablement son temps pour des raisons rationnelles. Nous sommes tombés bien bas.

Perdre son temps, c’est perdre son temps. Et la seule raison de cette perte de temps c’est de le perdre. On n’a rien à y gagner, cela ne permet rien, n’ouvre aucune perspective. On perd son temps. Car le temps, nous en avons tous de reste. Nous en sommes largement pourvus. Pourtant nous nous battons pour ne pas en avoir, pour que le temps à perdre soit perdu pour nous. Nous mettons tout en place pour ne pas avoir à supporter ce temps à perdre qui pour moi importe le plus. Ce n’est pas un temps pris sur du temps passé à faire quelque chose, c’est le temps originel que nous sauvons de quelque chose à faire pour son usage fondamental. Tous nous nous battons pour créer du temps utile à partir d’un temps qui n’est autre que nous-même sous notre forme la plus simple. Notre temps.

Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic…

Perdre son temps est devenu la chose la plus difficile qui soit. Et la chose la plus condamnable. Alors ne perdons pas un instant, perdons-les tous !

2.26.2008

American Gladiators

Quand j’étais plus jeune (phrase que j’ai de plus en plus l’occasion de dire ces temps-ci), j’étais fasciné par deux sports : le golf et le catch. Pas grand-chose de commun entre ces deux activités, sauf que je pouvais en suivre des retransmissions sur canal+. Le golf accompagnait avantageusement mes insomnies, quand au catch, c’était plus une activité télévisuelle post-scolaire. Et à force, j’ai fini par me laisser transporter par ces mises en scènes excessives, ces combats sur-joués, et les nombreux effets de manchette qu’occasionnent les affrontements grotesques que proposait, si je ne m’abuse, la télévision canadienne. Et rien que pour l’accent québécois des présentateurs, cela valait le coup. A l’époque la grande star du catch s’appelait Hulk Hogan. Il était impressionnant mais par rapport aux autres catcheurs, il était dans la moyenne. Ce qui le différenciait des autres était son goût prononcé pour la mise en scène, il avait des gimmicks que toute la foule reprenait, il trouvait un second souffle quand tous pensaient qu’il allait perdre, il savait jouer avec les nerfs des spectateurs et puis, il était champion du monde.

Hulk Hogan était déjà depuis longtemps dans le circuit à l’époque. J’ai même du assisté à son dernier match professionnel il me semble. Il y a plus de quinze ans. Ensuite il a joué dans une série qui lui était consacrée. Il a animé des émissions. Un vrai pro de la com’. Cette année, il a repris le chemin des ondes en tant qu’animateur d’un show qui avait un grand succès au moment où il a arrêté sa carrière : American Gladiators. Le pitch… Des américains normaux affrontent des « gladiateurs » surentraînés dans une arène chauffée à blanc, lors d’épreuves souvent hallucinantes. Il y a des éliminatoires, puis deux demi-finales et un « Grand finale », à chaque fois, les concurrents, après avoir passé l’épreuve des gladiateurs, doivent s’affronter lors d’un parcours d’obstacles particulièrement éprouvant. Pour gagner 100 000 dollars, une bagnole et le droit de devenir gladiateurs eux-mêmes. L’éliminateur qu’ils l’appèlent. A chaque fois je m’accrochais à mon siège. C’est tellement bien foutu que je me laissais prendre au jeu. Je vibrais avec ces p’tits gars d’Amérique, qui jetaient toutes leurs forces dans cette dernière bataille. Comme on dit, ils luttaient contre eux-mêmes pour trouver la volonté de finir ces épreuves. Et là, c’est le drame…

Toutes les mises en scène, c’est-à-dire celle de la vie de ces p’tits Américains, les enjeux personnels, la lutte contre les gladiateurs, puis l’épreuve finale, concentrent toute l’attention (focus) du spectateur et de l’acteur sur la puissance de l’individu (puissance de la volonté), sa sortie de son cadre social (déréalisation) et son entrée dans l’ordre des gladiateurs (réification). Et ce processus classique d’aliénation s’achève par la glorification de deux individus qui correspondent exactement au WASP moyen. Une émission fasciste dans ses modalités (l’individu est transcendé lors d’un parcours initiatique et intégré dans une structure de combat) qui en plus a servi lors de son épreuve finale à présenter un film (Vantage Point) dans lequel le Président des Etats-Unis est assassiné par des terroristes. Parce que j’oubliais un élément fondamental, pour entrer dans le Nouvel Ordre il faut dépasser LA peur.

N’ayez crainte, cette émission arrivera certainement en France.

2.25.2008

L’antépénultième degré, 25 février 2008

De loin, il était reconnaissable à sa démarche.

A ses petits pas rapides. Ses pieds se projetaient légèrement vers l’extérieur et décrivaient de légers cercles qui faisaient cahoter ses épaules. Son buste rigide transmettait directement ses pas à ses cervicales, faisant dodeliner irrégulièrement sa tête. Il devait tous les vingt pas hausser les épaules pour calmer la douleur qu’inévitablement ressentait son cou. Sa petite taille accélérait ridiculement ce processus et donnait l’impression qu’il était en permanence excité. Ceux qui tentaient de le suivre devaient au bout d’un certain temps faire abstraction de lui et retrouver leur rythme sous peine de littéralement exploser. En sa présence les métabolismes se modifiaient et tous s’en plaignaient. « Je dois parfois me boucher les oreilles, fermer les yeux et compter jusqu’à cent pour retrouver mon calme » me disait encore hier un de ses amis. « Il semble toujours en train de combattre quelque démon intérieur » m’écrivait un de ses anciens collaborateurs.

Je le connaissais depuis pas mal de temps, mais ces derniers mois tout allait plus vite. Les états qu’il traversait normalement en une semaine, il les traversait en ce moment en une journée. Il était changeant, irritable, et aucune de ses décisions ne pouvaient être discutées. Ce qu’il décidait devait être appliqué immédiatement, car il ne pouvait être dans l’erreur. Tout devenait urgent. Ce qui sortait de lui devait immédiatement prendre forme. Vous ne vous imaginez même pas à quel point ! Récemment il aurait fait une crise parce qu’un toilette était inaccessible, et pour passer ses nerfs aurait exigé que lors de ses nombreux déplacements un toilette lui soit toujours réservé. Il y a peu, il aurait exigé que sa secrétaire dorme dans sa chambre pendant ses déplacements au cas où il aurait une chose urgente à faire. Quand j’ai voulu en savoir plus, personne n’a osé commenter cette décision, mais son plus proche collaborateur m’a assuré que c’était strictement professionnel. Ce que je n’ai pas mis en doute.

De loin il était reconnaissable à sa démarche et je le vois qui se rapproche de moi. Il ne m’a pas encore vu semble-t-il, il parle nerveusement à son garde du corps. Il porte des lunettes noires. Il paraît plus nerveux que d’habitude. Malgré moi je commence à angoisser. Il m’a vu, il me sourit. Je tente un sourire que je sens crispé, j’ai l’impression d’être avalé par quelque chose qui me dépasse, de rentrer dans une bulle où l’on a piégé un ouragan. Il me prend la main et me dit :
« J’en peux plus de tous ces pauvres cons ! »

2.18.2008

L’antépénultième degré, 18 février 2008

Le paon et la pintade.

De sa basse-cour, une pintade regardait amèrement un paon. Elle se disait, voici un oiseau tout plein de lui-même à exhiber ainsi toutes les plumes de sa queue. Il est arrogant, prétentieux et ridicule entouré ainsi de dizaines de petits oiseaux affolés par son hémicycle multicolore. Cette scène lui soulevait le cœur. Comment pouvaient-ils se laisser séduire par un animal aussi inutile ? Et elle pensait que tous ces improductifs méritaient bien ce petit roi, ce tocard, quand elle reine de sa basse-cour n’avait alentour que des animaux à la bonne chair, succulents et appétissants. Canards, dindes, oies, poules et poulets tous nécessaires à la vie de la ferme. Sans eux, rien de tout ceci n’existerait, même ce paon. Il serait crevé dans quelque recoin du sous-bois voisin, incapable qu’il était de se nourrir lui-même. Ce parasite la mettait hors d’elle. Elle préféra s’en aller rejoindre les siens et cacaber au milieu des cancanes et des cacarbes.

Le paon ignorait superbement ses bruyants voisins qui dandinaient dans leur fange. Il préférait les doux tirelies de l’alouette, les trisses de l’hirondelle et les chants du rossignol. Il était fasciné par la légèreté de leur vol, leur souplesse, leur rapidité. Il se sentait reposé par leur présence lui qui toute la nuit avait veillé sur la tranquillité de la basse-cour. Sans lui rien de tout ceci n’existerait, ces volatiles patauds passaient leurs journées à se gaver et leurs nuits à digérer leurs festins. Il était seul aux aguets toute la nuit durant prêt à sonner l’alerte au moindre danger nocturne. Il était la dernière barrière contre les prédateurs de la nuit, renards et chiens sauvages. De plus, la beauté de son plumage fascinait les visiteurs et attirait de nombreux chalands. Il faisait la gloire et la richesse de ses maîtres. Enfin, il connaissait le terrible secret de la basse-cour, le cœur de son existence, seul il savait le grand mystère de ce lieu, l’abattoir où tous devaient finir. Il en était le protecteur désintéressé.

Et chacun, pintade et paon, sûr de sa vraie valeur, criaillait qu’il était le vrai représentant du lieu au grand désarroi du fermier irrité par ces cris bruyants et disgracieux.

Moralité, rendez-vous le 16 mars.

2.15.2008

L’antépénultième degré, 15 février 2008

Sarkin Sybol était fou.

Nul n’en doutait. Mais personne n’en faisait trop cas. Après tout, il parlait bien. Et puis il était très dynamique. Il était également séduisant. Paraîtrait-il. Mais Sarkin Sybol était avant tout puissant. Indéniablement. Sarkin Sybol avait du pouvoir. Il avait du pouvoir parce que personne n’avait été capable d’en vouloir plus que lui. Il en avait même beaucoup. Il pouvait presque tout faire. Et tout dire. Et penser à haute voix. Et il aimait le pouvoir. Pour le pouvoir. Et pour ce qu’il permettait. Et peu s’opposaient à lui.

Son pouvoir grandissait. Démesurément. A présent, il recouvrait tout. Nul n’y échappait. Rien n’était hors de sa portée. A quoi pouvait servir plus de pouvoir ? Si cette question avait le moindre sens, elle l’acquerrait à ce moment précis. Lui même, dévoré par le doute, ne semblait plus savoir qu’en faire. Il l’avait dénudé. Il avait fait réapparaître les vieux stigmates. Il retrouvait dans cet excès cette volonté née de temps plongés obstinément dans l’oubli. Comme de la flamme d’un four dont on dit qu’elle brille trop. Sa lumière le brûlait de l’intérieur. Sa peur le soir d’être seul. Sa honte d’être abandonné. Son incontinence affective. Son excitation permanente. Et cette douce sensation que tout lui appartenait. Que rien ne s’opposait.

Sarkin Sybol était fou. Mais il n’était pas fou seul. Il était fou à millions. Il était fou comme ceux alentour qui le disaient puissant. Il était comme un roi de carnaval qui refuserait que le soleil se lève. Un carnaval qui durerait cinq ans.

2.11.2008

L’antépénultième degré, 11 février 2008

Nicolas était ravi de voir son fils Jean et son ami David jouer ensemble aux billes. Bien que peu habile à ce jeu, David amusait beaucoup Jean. Ses maladresses faisaient également sourire Nicolas. Au fil du temps pourtant, Jean commença à s’ennuyer. David n’était pas très bon. Il était même souvent mauvais. Et les moments qu’ils ne passaient pas ensemble à jouer aux billes, David les passait à jouer avec d’autres personnes que Jean. Et il perdait beaucoup de billes. Alors Jean devait le laisser gagner un peu, et Nicolas devait offrir d’autres billes à Jean. La réputation de David était faite dans la cours de récréation et de nombreux joueurs se pressaient autour de lui afin de gagner ses billes. C’était tellement simple. Alors Jean finit par le dire à son papa. Alors Nicolas à dit à David de ne plus jouer qu’avec Jean, sinon il n’y aurait pus de billes. Mais David se croyait meilleur que sa réputation, et il s’obstina.

Un jour que Nicolas envoyait un SMS, Jean vint le voir pour lui dire qu’il ne voulait plus jouer avec David, qu’il n’avait plus de billes et qu’il préférait, lui, avoir les billes et jouer contre les autres. Alors Nicolas alla voir David, le traita de gamin, le gronda et lui dit qu’il n’était pas capable de jouer correctement, et que c’était fini, qu’il sifflait la fin de la récréation et que maintenant il devait se débrouiller seul. Alors David se mit à pleurer et Jean était triste mais aussi bien content de ne plus avoir ce boulet avec lui. Parce qu’en fait, il n’avait jamais supporté David. Il faisait semblant pour faire plaisir à son papa qui était triste. Parce que maman était partie. Et que sa nouvelle maman elle jouait trop aux billes avec d’autres messieurs que papa.

2.01.2008

Libération, 1 février 2008

Tout ce petit monde se tient bien au chaud. Et nul n’oserait défaillir. La solidarité qui existe entre les grands patrons de France est admirable. Et chacun est prêt aux pires saloperies pour que l’édifice ne présente aucune aspérité. Tout est bien lisse. Jusqu’au tenancier de la Banque de France qui n’hésite pas, comme le fit son prédécesseur en son temps, à affronter le ridicule plutôt que d’énoncer la plus simple des évidences. Pas un poil d’éthique ou de morale là-dedans, ce n’est même pas une question de compétence, juste une question d’édifice. Le mur de Berlin ne tenait pas tout seul. Les cardinaux du capitalisme gallican savent où sont leurs intérêts, et comment les défendre et quand un danger survient, quand un d’eux est pris la main dans le pot de confiture, ils sont capables de mobiliser tous les moyens en leur possession pour faire se lever le plus épais des brouillards. La Société Générale était fêtée par ses pairs comme l’entreprise la plus rentable dans son exploitation des économies des plus faibles de par le monde, six années à la suite ! Alors pour sauver l’ogre il fallait bien payer de sa personne et mobiliser toute la cour. Jusqu’à la CGT de la Société Générale qui est allée montrer son cul.

Certes le cas Kerviel est intéressant, le rachat possible de la Société Générale vaut bien le bruit qu’on en fait dans la presse, la réforme (qui ne se fera certainement pas, faut pas déconner) des « autorités » de régulation bancaire est un problème en fait passionnant, mais le cœur de cette mascarade, dans laquelle se joue l’avenir de dizaines de milliers de salariés et les économies de millions de personnes de par le monde, est cette solidarité de fer entre les grands administrateurs français organisée pendant le ministère de Moussiou Balladur.

Plus le capitalisme est dit sauvage et plus il est organisé. Simplement les régulateurs ne sont pas ceux que l’on croit…

1.25.2008

Heuristique de la peur, 25 janvier 2008

J’avais été marqué durant mes premières années d’études par la lecture de Hans Jonas. Je trouvais le principe de responsabilité qu’il développait particulièrement intéressant car il permettait de penser les conséquences directes d’actions quotidiennes. Une sorte de principe général à usage quotidien. Ce n’était pourtant ni un vade me cum, ni une philosophie, plutôt la recherche d’une transcendance dans l’immanence comme on disait. Ce n’était pas très bien écrit, parfois cela manquait d’argumentation mais l’idée centrale était pratique. Elle a d’ailleurs inspiré pas mal de penseurs de l’écologie politique. On lui doit l’infâme principe de précaution. Mais on ne peut pas lui en vouloir, comment pouvait-il savoir qu’il engendrerait un tel monstre ? Si je parle aujourd’hui d’heuristique de la peur ce n’est pas pour rien.

La peur permet de construire de nouvelles formes d’actions qui éviteraient les conséquences du phénomène qui la génère. C’est ainsi que toute la polémique autour du réchauffement climatique est née. La peur peut être heuristique. A partir d’un scénario catastrophe, il est possible d’établir des règles d’action qui permettraient de prévenir les conséquences des présupposés qui ont généré cette peur. Agir en conséquence, mais pas toujours en connaissance de cause, puisqu’il est impossible de savoir exactement quelles seront les conséquences réelles et directes de ce qui est en train d’advenir. Si la peur est un mauvais guide, il paraîtrait sensé de se dire qu’une réflexion sur cette peur, sa mise en perspective, peut ouvrir un champ d’action jusqu’alors caché par cette même peur. Cela paraît même raisonnable.

Or, ce sage principe de responsabilité ne permet de prévenir que ce qui pourrait arriver, et permet également de faire l’impasse sur les circonstances qui ont permis l’émergence de cette peur. La peur seule suffit, et elle engendre seule l’action. Il est possible d’utiliser des analogies pour penser les actions à mener, de construire des routines facilement utilisables, que l’on peut mettre en place rapidement, des procédures d’alerte par exemple. Mais le grand vice de cette idée de la précaution est qu’elle est antidialectique. Ce qui a permis la génération des conditions de la peur n’est pas pris en compte. La situation de peur est anhistorique et son règlement purement « géométrique », spatialisé disait Gabel. La seule temporalité qui reste est le futur, pire un futur « conditionnel », celui qui ne peut générer aucune pensée, aucune confrontation d’arguments raisonnés. Ce qui est discuté n’existe pas, et ce qui n’existe pas justifie l’action. Une vraie saloperie intellectuelle.

Pourquoi je parle de ça? Un papier à la gloire de Jérôme Kerviel aurait-il été plus adéquat ? Simplement parce qu’une fois de plus un événement anxiogène inspire l’usage du conditionnel. « Il faudrait moraliser les circuits financiers. » Bah ! Je resterai poli.

1.23.2008

House MD, 23 janvier 2008

Peut-être est-ce parce que je n’ai pas toujours su trouver les sous-titres adéquats ? Peut-être que mon anglais n’est pas aussi bon que je pouvais le croire ? Peut-être suis-je trop sensibles à certains sujets ? Peut-être est-ce parce que je vois le mal partout ? Ou peut-être ai-je raison ? Il n’en demeure pas moins que ce qui m’avait semblé être une série originale, bien écrite, agréable, légère n’est qu’une série américaine comme il s’en produit trop depuis quelques années.

Auparavant, la légèreté était de mise. Bien que très fournies en personnages et en actions, les propos de ces séries étaient misérables. Les personnages étaient typiques, les réactions téléphonées, les relations ennuyeuses, bref c’étaient des feuilletons, des petits en-cas, des trucs pas trop lourds qui justifiaient l’achat d’un journal pour tout le ménage, puis une fois télévisés, permettaient de vendre aux familles agglutinées devant leur poste des machines à laver, des voitures ou des cigarettes. C’était simple. Ça marchait. Parfois c’était plus fin que ça en avait l’air, parce que la pression était plus forte, les scénaristes devaient faire preuve d’imagination, insérer un autre récit dans le récit, faisant de Bewitched par exemple la série sur l’Amérique moyenne triomphante et une critique sauvage de l’antisémitisme du WASP américain.

Et puis il a bien fallu produire plus de contenus, pour plus de chaînes, pour plus de publicité. Une surenchère d‘écriture, proposer toujours mieux, toujours plus prenant. Les personnages se sont étoffés, les actions se sont multipliées, il fallait que le client soit satisfait des prestations fournies par la chaîne avec laquelle il avait un contrat. Je ne parle pas du téléspectateur, mais du vendeur de téléphones portables et de voitures, de produits financiers et de parfums. Téléspectateur captivé, annonceur content. Alors il fallut toucher le plus possible l’âme de ce petit puit de consommation vissé à son fauteuil. Il fallut lui parler de lui en plus grand. Qu’il se sente concerné. L’Amérique profonde est réactionnaire, religieuse, blanche, alors on lui donne ce qu’elle veut pour qu’elle reste accrochée au poste, qu’elle sache ce qu’elle doit consommer. Le rupin New-yorkais doit avoir du Seinfeld pour rester devant son poste car on y parle de lui. L’intello californien veut qu’on se moque de lui tout en flattant ses talents, on lui refourgue Californication. Le scénariste avait carte blanche, alors il fonçait. Une surenchère qui pouvait gêner l’annonceur. Alors il fallut s’y prendre autrement, garder la forme acide qui plaît tant au téléspectateur, mais y rajouter ce qui auparavant était au premier plan.

Car Dr House est plus fin. Il rend hommage à ces séries gnan-gnan qui parlaient d’hôpital, du beau chirurgien qui opère des blondes à forte poitrine qui tombaient amoureuses de lui après qu’il les a sauvées. Puis il va reprendre ce qui a fait le succès du soap tout en rajoutant le sabir médical popularisé par ER. Ce Dr House est exécrable, odieux, supérieur, mais quel talent ! Quelle vista ! Un vrai génie. Au départ il bouffe tout, Hugh Laurie est magistral, les autres personnages sont des faire-valoir, une série pour des urbains csp++ qui se savent supérieurs. Et puis, et puis… lentement, le reste du monde s’organise contre lui, son talent est remis en cause, son génie critiqué, il doit également se battre contre son addiction. Les thèmes abordés sont plus polémiques : la réussite sociale, la concurrence dans le travail, l’avortement, l’euthanasie, la responsabilité individuelle… et House est systématiquement en porte-à-faux. Il a des idées différentes des autres, il est rationnel et individualiste, ne croit en rien, sauf au froid diagnostic. « Tout le monde ment », comment permettre l’existence de la moindre vérité hors de la Raison. Mais son environnement le fait parfois plier. Et si le fœtus était un humain, et si l’euthanasie était réellement un problème, la famille un repère dans un monde sans repères… Le discours droitier s’insinue, on sent à qui parlent les producteurs, les responsables de la chaîne, ils veulent faire plaisir à l’annonceur qui sait lui ce qu’est la vraie Amérique.

Quelle chaîne déjà ? La Fox bien évidemment…

1.22.2008

Les Echos, 22 janvier 2008

Quand il s’agit de comprendre un phénomène économique complexe, la lecture des Echos est plus utile que celle de Libération. Il faut maîtriser le volapuk économique. Les termes imbittables pullulent. Mais l’approche générale est plus riche. L’article central sur le Krach boursier d’hier proposé aujourd’hui par Libération commence par un petit cours de morale. Grave erreur lorsque l’on veut expliquer un mécanisme financier. Utile pour saisir les motivations individuelles, dangereux lorsque l’on veut comprendre les mécanismes d’un champ. Une idée pourtant se retrouve et dans Libération et dans Les Echos, celle de l’autonomie relative du champ financier par rapport à l’économie réelle.

En temps de crise, des idées jugées fantaisistes en temps normal ressurgissent. Depuis quand parle-t-on d’économie réelle dans la presse ? C’est d’économie tout court dont il est question. Les yoyos des bourses sont des phénomènes économiques à part entière. La production de nouveaux instruments financiers également. Il en va de même de la décision de la BCE de conserver ses taux directeurs à un niveau élevé. Et soudain on apprend que ce n’était pas de l’économie. C’était autre chose. Cela concernait en fait les banques, les assureurs, les Banques Centrales, les fonds de pension et de placement, les bourses… une autre économie. Un jeu d’écriture. Quand une banque décide de proposer un produit de placement à forte rentabilité adossé à des titres eux-mêmes adossés à des produits dérivés (indirectement) de dettes, où est l’économie réelle ? Au bout du fusil. Les ménages pauvres américains, anglais, espagnols… ce sont eux qui financent ce géant qui s’acharne à poser Ossa sur Pelion, et ce sont eux qui paient le prix final. Eux, c’est nous. Alors un « choc sur l’économie réelle » ? C’est à se demander qui a perdu de vue la réalité dans cette affaire.

« En refusant toute importance au revenu brut, c’est-à-dire à la quantité de la production et de la consommation indépendamment du surplus, en refusant donc toute importance à la vie elle-même, les abstractions de l’économie politique ont atteint le sommet de l’infamie. » Critique de l’Economie Politique, Karl Marx, 1844.

1.18.2008

18 janvier 2008

Les dresseurs de grands fauves utilisent l’allemand pour donner des ordres à leurs bêtes. Parce que l’allemand est une langue dure. L’afrikaner semble également marcher, si j’en crois une amie. Donnez un ordre en italien à un Lion, il devrait vous sauter dessus et vous bouffer tout cru. Si je suis ce raisonnement bien sûr. Il est alors plus facile pour un allemand d’être dresseur de fauves. Pourtant je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un dresseur de fauves allemand, ce qui ne veut pas dire qu’il n’en existe pas. Disons plutôt qu’il semble plus facile d’utiliser l’allemand pour dresser un fauve, cela n’en dit pas plus sur la nationalité du dresseur. Ni du fauve d’ailleurs.

Sami Naïr, après Edgar Morin, nous a servi son couplet sur la politique de civilisation. C’est normal, puisqu’il fait partie des fondateurs du terme. Il protège son bébé. Donc il cause en intellectuel mondain (je veux dire dans le monde) et discute des limites du modèle d’action de Monsieur Sarkozy concernant cette nouvelle politique. L’homme sait argumenter, c’est sa langue maternelle. Il parle bien, écrit bien, et comme Edgar Morin, il construit une réflexion critique sur la politique de civilisation passée à la moulinette des petits messieurs de l’administration élyséenne. Force m’est de constater que l’argumentation ne porte pas. Elle est séduisante, mais elle n’a aucun effet. Ce qui était jusqu’alors fondé sur une pratique sociale, devient le lieu d’une expression émotionnelle. Le pathos remplace la praxis. Ce sont deux langues différentes. Le pathos soumet les foules, comme l’allemand les fauves. Nos intellectuels gagneraient à devenir bilingues. Ils nous aideraient au moins à comprendre ce qui nous arrive. Faudrait-il déjà qu’ils acceptent de voir qui leur arrive quelque chose. Morin déniait. C’était pathétique. Il subissait la langue.

On a connu des grands fauves plus gaillards.

1.14.2008

House MD, 14 janvier 2008

Un monde bien dangereux que celui dans lequel nous vivons. A tout moment nous pouvons être agressés par ces petites choses logées dans notre environnement. Au coin de la rue, dans nos supermarchés, sur nos vêtements, dans les crèmes que nous utilisons, dans le métro, sur les barres du métro, sur ses sièges, dans nos parcs, en voiture ou en vélo, elles nous traversent, nous inondent et parfois elles restent là, bien au chaud, paresseusement installées sur notre peau, lovées dans nos muqueuses ou se baladant dans notre sang. Pour la plus grande gloire de l’Empire, nous fabriquons de nouveaux monstres, nous élevons ce qui sera peut-être les hérauts de notre destin. Ces petites choses prolifèrent et se renforcent, elles deviennent de plus en plus agressives avec le temps, elles finissent même par développer leur propre logique. Elle deviennent intelligentes et pourtant ne sont pas plus grandes qu’une tête d’épingle. Et ces petites choses se multiplient à la vitesse de l’image, bâtissant de véritables cités sur nos rétines, elles agissent, sans jamais se mouvoir, sur la moindre parcelle de nos cerveaux.

Ces supers bactéries prennent de multiples formes, mais une notamment a attiré mon attention, grossissant à vue d’œil sur l’image inversée de ma rétine. Elle s’appelle House. Elle est virulente. Elle a trouvé, dans les nombreux espaces libres de la grouillante citadelle qui vit sous mon crâne, un lieu de villégiature dans lequel elle compte bâtir un immense empire. Car la bactérie House est résistante, coriace, vorace, imaginative. Son ADN parle pour elle. Un scénariste qui a été touché par la grâce de Calliopé, un producteur doué qui a enfin appris à marcher droit, un acteur shakespearien qui retrouve un rôle à sa mesure et une flopée d’acteurs, de scénaristes, de réalisateurs, de producteurs qui prennent un malin plaisir à participer à cette orgie télévisuelle. Quand c’est bien écrit, bien monté et bien joué, ça se voit tout de suite. Merci à tous ceux qui ont œuvré pour qu’enfin mes yeux voient. Je leur dirai seulement : « qui me rendra ce temps ? »

1.11.2008

Libération, 11 janvier 2008

Le mieux disant culturel. Qu’est-ce qu’on en a bouffé ! C’était le but affiché par l’administration Chirac pour justifier la privatisation de TF1. Et puis devoir choisir entre un bétonneur et un marchand d’armes pour cultiver les téléspectateurs, en leur imposant des critères minimalistes, sous la surveillance d’une bande de soupeurs ; autant demander à des renards d’améliorer la qualité d’un cheptel de poulets… Pourtant l’argument a porté à droite, ce qui renforce l’idée que j’évoquais tantôt sur la fonction de la culture chez les petits penseurs conservateurs. Bouvard et Pécuchet ont pris du galon depuis. Le président actuel vitupérait les intellectuels, dénigrait la réflexion, laissant dire à sa Ministre de l’Economie qu’il était temps d’arrêter de penser. Voilà qui est fait pour crédibiliser cette idée que la fin de la publicité permettra à l’ORTF de ne plus faire la course à l’audimat à tous prix et d’améliorer la qualité de ses programmes. Quand on voit l’état d’indépendance de ce même office vis à vis de l’administration, on ne peut que se réjouir du renforcement de ses liens avec le Ministre du budget. Madame Albanel présentant le JT de 20h, qu’elle classe! Dans ce cas, Hortefeux ferait un excellent Ministre de la Culture et de la Communication. On peut même imaginer un grand Ministère de la Propagande et de l’Intérieur sous sa direction. Une bonne idée d’annonce pour masquer le prochain coup fourré contre le droit du travail.

D’ailleurs… Les partenaires sociaux n’arrivent toujours pas à s’entendre sur le contrat de travail. Le patronat semble renoncer au paritarisme d’après guerre en laissant les gouvernements décider à sa place contre les syndicats. Pourtant le club des cinq n’est pas au mieux, avec une représentativité qui frôle les 5%, les syndicats ne survivent que grâce aux prérogatives que leur accorde le droit du travail. Il faut s’attendre au pire. Et malgré mon imagination fertile je crois ne même pas avoir les moyens de l’entrevoir.
En Allemagne les mêmes partenaires sociaux discutent âprement du salaire minimal. Mais à un tout autre niveau, car là-bas le paritarisme veut vraiment dire quelque chose.

Et puis la Colombie, Cécilia, Attali, la rétention de sûreté, Israël, le dépistage de la surdité et le PS. Quel « et » bien venu.

1.10.2008

Libération, 10 janvier 2008

Les sujets d’actualité ne manquent pas. Ça fourmille même. Parthénogenèse ? In vitro ? Quels sont les sujets qui ont un réel intérêt ? A force de suivre l’actualité, je finis par ne plus bien savoir quel sujet est important. Quel fil dois-je suivre pour comprendre le sens de l’histoire ? Toutes ces traces doivent construire une direction, ou alors à quoi bon ? Quand je tente de deviner le vecteur directionnel de cet immense fourbis, je suis comme un parieur jouant à la roulette, j’utilise des séries qui n’ont de logique qu’a posteriori, elles n’ouvrent aucune perspective pour l’avenir, impossible de découvrir avec ces constructions quel sera le prochain numéro. Il n’existe pas de martingale, et en fin de compte toute théorie qui lie hasard et gain débouche inévitablement sur une perte. Des théoriciens de l’Histoire veulent croire que « ça » avance vers quelque chose qui sera toujours positif. Ce que nous appelons le progrès. Que les séries qui s’inscrivent peuvent se définir comme ayant une somme positive.

Evidemment, y’a des processus. Le dépérissement du travail, l’accumulation du capital, le progrès technique, le désenchantement du monde, l’unification de l’Histoire… mais tous ces processus, ces vecteurs historiques, ne sont validés que sur de courtes périodes. Imaginez le monde si le modèle Athénien avait triomphé de l’Histoire ! Il est possible de constituer des futuribles, à partir de processus concurrents, mais aucun de ces futurible ne s’imposera définitivement. Il est possible d’avoir une idée de ce qui va advenir en trouvant les vecteurs les plus dynamiques, et en observant bien ce qui en est train de se passer, il est possible de les définir. Un travail d’enquête passionnant mais qui nécessite plus que la lecture d’un simple quotidien. N’ayant pas les moyens techniques et intellectuels pour un tel travail, je ne peux utiliser qu’une seule méthode : la rêverie.

D’où parfois ces délires autour d’un sujet souvent quelconque. Par exemple, prenons les élections aux Etats-Unis. Je ne sais pas grand-chose sur les Etats-Unis, ses mœurs, son histoire, son organisation politique, mais à force de pratiquer l’actualité américaine, à force de lire des analyse concurrentes sur ce qui s’y passe, à force d’accumuler des informations souvent secondaires et très rarement de première main, il m’est possible d’imaginer une victoire claire et nette des républicains à la prochaine présidentielle. De la partie la plus conservatrice de ce parti. L’opinion publique américaine est travaillée par la peur, l’incertitude de l’avenir, la crainte du dépérissement de son modèle. C’est en plus grand ce qui s’est passé en France. Les Démocrates, comme le Parti Socialiste l’année dernière, sont incapables (pour l’instant, mais rien de vient le contredire) de faire vibrer l’opinion publique américaine. Pourtant le bilan de l’administration Bush fils, comme l’était celui de Chirac, est particulièrement désastreux. Qui fera vibrer l’imagination de l’Amérique majoritaire ?

Il est possible de faire l’analyse inverse. Et avoir raison. Précision importante tout de même, je ne dis pas ça parce que je me serais levé du pied gauche, ou parce qu’il fait gris dehors, mais parce que je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. Je n’y échappe pas, encore un pari…

1.09.2008

Libération, 9 janvier 2008

J’dis pas qui s’pass’ rien, mais d’là à dire qui s’pass’ que’qu’chose…

Pendant ce petit mois à cheval entre deux années, j’ai un peu feuilleté la presse, vu les journaux télévisés, j’ai pratiqué l’actualité de manière un peu différente. Rien de remarquable. Et reprendre la lecture quotidienne de Libé m’a fait du bien. J’ai retrouvé mes marques. L’actualité est une habitude en fin de compte, au même titre que le café du matin, ou celle de se laver les cheveux une fois tous les deux jours. Ça rythme. Quelque chose s’achève quand la quatrième de couv’ a été parcourue, que le journal se retrouve plié à mes pieds, et autre chose peut commencer. J’ai eu sous les yeux toute la matinée ce titre de Libé « L’escamoteur » qui résume pour ce journal la conférence donnée hier par monsieur Sarkozy. Et cela m’a rappelé quelques petites choses.

Il est de tradition à droite de parler de culture pour faire oublier le reste. J’ai ce souvenir bien précis d’un de mes professeurs, du temps de mes études, qui critiquait ma génération la traitant de génération de l’avoir et non plus de l’être. Nous ne cherchions que le bonheur matériel, posséder des biens et nous oubliions ce qu’était la véritable richesse : la culture. Venant de cet homme, que j’ai appris à connaître plus tard, c’était la pire des hypocrisies. Il n’avait de culture que celle du pouvoir et cherchait par tous les moyens à en accumuler toujours plus. L’orgueil que sa foi condamnait (il était très croyant) était chez lui une pratique quotidienne. Mais il n’était pas le seul à professer ces âneries. Un seul de ces professeurs de droite, si bien intentionnés, avait ce réel soucis d’enseigner ce que l’on nomme les humanités à ses étudiants. « Sodome est sauvée » disait-il souvent quand un seul savait, rachetant l’ignorance des autres.

Et monsieur Sarkozy dans tout ça ? Edgar Morin, pour qui j’ai une réelle estime, aurait inspiré (Emmanuel Todd en sait quelque chose) cette belle sentence « politique de civilisation » au président en exercice. Mais chez lui, c’est le cœur d’une action politique, dont le but est de recréer du lien entre les citoyens. Tout simplement. Cela implique un lourd travail de redéfinition de la civilisation occidentale. Un truc énorme qui ressemble bien à Edgar Morin, intellectuellement bien évidemment. Melle Laguiller a très simplement défini ce que l’administration actuelle entendait par cette formule : « Il n’y a que la volonté réaffichée de servir les plus riches et de mystifier les classes populaires. » Rien de neuf sous le soleil donc. Un de mes profs avait écrit cette formule tout aussi claire : « les étudiants se font enculer par des prêtres dans les chiottes de la pensée », je crains tout de même que la prêtrise sarkozienne n’ait raison des fondements de la pensée de Monsieur Morin.

J’dis pas qui s’pass’ rien, mais d’là à dire qui s’pass’ que’qu’chose…

12.09.2007

Libé, 9 décembre

Une ouverture vers l’avenir (titre ironique)

Il est possible de définir simplement les buts du gouvernement actuel :

- privatiser les derniers secteurs publics
- fournir au patronat une main d’œuvre soumise

D’où ce nom de gouvernement d’ouverture. Ouverture vers une libéralisation complète de l’économie, masquée par un simulacre d’ouverture politique.

Détruire les tentatives d’organisation des plus faibles en montrant que tout leader sorti du peuple est achetable (Amara), en isolant les plus faibles (Hortefeux et Boutin), en détruisant les protections en place (Bertrand et Dati) et en masquant le tout avec quelques petits messieurs (dont Kouchner).

Les régimes spéciaux… C’est General Motors qui m’a remis la puce à l’oreille. Ce géant de l’industrie américaine avait failli disparaître à cause du poids des pensions de l’entreprise (les retraites et la santé des ouvriers dépendent de ses fonds). Les régimes spéciaux de la SNCF, d’EDF ou même de l’Opéra de Paris empêchent ces entreprises d’être privatisées, le poids des pensions devenant trop lourd sans le soutien de l’Etat (de la Caisse des dépôts notamment.) En les intégrant au régime général, ce poids disparaît, elles deviennent de ce fait privatisables plus facilement. Aux Etats-Unis, l’Etat Fédéral est venu en aide à GM en finançant une partie des pensions qui restaient attachées à l’entreprise. En France, ce seraient ces mêmes pensions qui seraient détachées.

On peut imaginer une autre finalité : en généralisant les régimes généraux (en détruisant tout régime spécial si vous préférez) le gouvernement préparerait une généralisation des régimes particuliers en « définançant » (comment le dire autrement ?) les régimes généraux. On irait vers la fin de notre système de protection sociale par répartition. On peut imaginer par la suite la généralisation des régimes par capitalisation.

Par ailleurs, l’autre grande tâche du gouvernement est de « démodeler » le droit du travail en le rendant le plus illisible possible et d’isoler les justiciables. Bref offrir au patronat une main d’œuvre éclatée et sans droits. Un cauchemar en train de se construire sous nos yeux, lentement, pièce par pièce. Il est possible d’imaginer à terme une véritable privatisation de la justice. Ce qui avait été tenté par le gouvernement Chirac dans les années 80.

J’oubliais ! Il n’y a pas de Libé le dimanche.

12.05.2007

Libé, 5 décembre

Jusqu’à la nausée. Je pense parfois au cercle de la merde du Salo de Pasolini. On a beau savoir comment ça fonctionne, que ça marche comme ça depuis une foultitude de temps, ça reste de la merde. Elu déjà depuis une grosse poignée de mois, Monsieur Sarkozy n’a fait que favoriser ses amis et écraser les plus faibles d’entre nous. Et Libé (entre autres) continue de gloser sur le projet de loi sur le pouvoir d’achat, sur le « choc de croissance », sur Fadela Amara et alii. Bien sûr, débattre c’est bien, c’est nécessaire, il faut préférer l’affrontement des points de vue, mais parfois, c’est dur. Et le pire dans cette comédie, c’est que j’ai quelques amis qui sont sarkozystes (soft mais tout de même) et qu’il faut que je garde mon calme quand on parle politique. La dialectique (que j’aime bien résumer comme « l’art de faire la part des choses ») c’est bien mais parfois ça fait vraiment chier.

Sinon Platoche est pas si con que ça, en fait. Très sensé même. Il a accordé une entrevue intéressante à Libé sur sa politique à la tête de l’UEFA. Il cause gros sous, mais surtout, et c’est tout à fait remarquable, il parle football, une très belle langue lorsqu’on en maîtrise la grammaire. Après, c’est juste une question de vocabulaire. Cette entrevue me conforte dans l’idée que Libé est devenu un excellent journal sportif. Et c’est écrit sans ironie.

Dans le Libé d’hier, dossier très clair sur le Darfour. Comment se fabrique un massacre. Rien de spontané ou de naturel, il n’y a pas de fatalité en ces choses, pas non plus de projets bien arrêtés, cela se fabrique au fil du temps, sur des lignes plus ou moins faibles, ça avance. Au Darfour il a suffit d’une année pour que 200 000 personnes périssent. Et la bienveillance (la non-malveillance) des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine. Comme au bon vieux temps.

Pour finir cette belle phrase de Monsieur Jouyet, le petit pendant de Monsieur Levitte, le Foccard de Monsieur Sarkozy, au sujet des félicitations officielles adressées au Tsar : il dit « ne pas voir de contradiction entre le fait de faire entendre partout la voix de la France en ce qui concerne la défense des droits de l’Homme et assurer le développement économique. » Salo !!

12.03.2007

Libé, 3 décembre

Fin de l’interlude. Ou de l’intermède. Durant ces quelques jours, quelques articles intéressants. Pas toujours pour les meilleures raisons. Dans la semaine donc…

Libé a « répondu » au Time qui annonçait la fin de la culture française. La mort de la culture française. L’attaque était dérisoire, les exemples absurdes, la démonstration étique, et le style… j’ai pu apprécier (peut-être pour la première fois) ce qu’est un article écrit en mauvais anglais. De la part d’un magazine de classe internationale, c’est à peine compréhensible. Et puis leur sarkophilie devient insupportable. La fin de mon abonnement au Time. La mort de mon abonnement etc.
Larrouturou, Larouturrou, Larouturou, laroutturou… bref, puisqu’Al Gore est Nobel de la paix, Larrouturou mériterait le Nobel d’économie. Un exposé bien fichu sur la crise du capitalisme. A force d’annoncer les fins de trucs et de machins, y’en a bien une qui finira par arriver. Et puis même si on annonce ça avec 50 ou 100 ans d’avance… en plus on passera pour visionnaire. Alors j’annonce la fin de l’Internet ! Je prends une option. Je développerai plus tard. Donc l’hyperlibéralisme conduit le monde à sa perte. C’est écrit dans les courbes, c’est une tendance qui force cette conclusion, c’est simplement logique parce qu’inévitable. Soit. Nous devons tous finir depuis tant de temps que je m’étonne chaque matin (ou ce qui en fait office) de lire le journal, un café à la main et de ne voir réduit en cendres que ma clope.

Comment que ça marche tout ce bazar ? Parons au plus pressé, faisons simple, glanons… « Le discours capitaliste est le substitut du discours du maître : Il y a juste une inversion entre le signifiant maître S1 et le sujet $. "C'est follement astucieux". Il a été inventé par Marx. Tout ce dont il s'agit dans le discours c'est uniquement la plus-value. La plus-value c'est la forme scientifique du "plus-de-jouir". L'exploitation du désir est la grande invention du discours capitaliste. "On ne pouvait rien faire de mieux pour que les gens se tiennent un peu tranquilles, et d'ailleurs on a obtenu le résultat. C'est beaucoup plus fort qu'on ne le croit. Heureusement qu'il y a la bêtise qui va peut-être tout foutre en l'air". » Folles espérances…

Sinon, ce soir y’a Ségo en concert au Théâtre du Rond-Point. J’hésite encore un peu, je trouve trop facilement quoi faire de plus intéressant… Mon plus-de-jouir à moi.