Nuits de paresse

2.01.2008

Libération, 1 février 2008

Tout ce petit monde se tient bien au chaud. Et nul n’oserait défaillir. La solidarité qui existe entre les grands patrons de France est admirable. Et chacun est prêt aux pires saloperies pour que l’édifice ne présente aucune aspérité. Tout est bien lisse. Jusqu’au tenancier de la Banque de France qui n’hésite pas, comme le fit son prédécesseur en son temps, à affronter le ridicule plutôt que d’énoncer la plus simple des évidences. Pas un poil d’éthique ou de morale là-dedans, ce n’est même pas une question de compétence, juste une question d’édifice. Le mur de Berlin ne tenait pas tout seul. Les cardinaux du capitalisme gallican savent où sont leurs intérêts, et comment les défendre et quand un danger survient, quand un d’eux est pris la main dans le pot de confiture, ils sont capables de mobiliser tous les moyens en leur possession pour faire se lever le plus épais des brouillards. La Société Générale était fêtée par ses pairs comme l’entreprise la plus rentable dans son exploitation des économies des plus faibles de par le monde, six années à la suite ! Alors pour sauver l’ogre il fallait bien payer de sa personne et mobiliser toute la cour. Jusqu’à la CGT de la Société Générale qui est allée montrer son cul.

Certes le cas Kerviel est intéressant, le rachat possible de la Société Générale vaut bien le bruit qu’on en fait dans la presse, la réforme (qui ne se fera certainement pas, faut pas déconner) des « autorités » de régulation bancaire est un problème en fait passionnant, mais le cœur de cette mascarade, dans laquelle se joue l’avenir de dizaines de milliers de salariés et les économies de millions de personnes de par le monde, est cette solidarité de fer entre les grands administrateurs français organisée pendant le ministère de Moussiou Balladur.

Plus le capitalisme est dit sauvage et plus il est organisé. Simplement les régulateurs ne sont pas ceux que l’on croit…

1.25.2008

Heuristique de la peur, 25 janvier 2008

J’avais été marqué durant mes premières années d’études par la lecture de Hans Jonas. Je trouvais le principe de responsabilité qu’il développait particulièrement intéressant car il permettait de penser les conséquences directes d’actions quotidiennes. Une sorte de principe général à usage quotidien. Ce n’était pourtant ni un vade me cum, ni une philosophie, plutôt la recherche d’une transcendance dans l’immanence comme on disait. Ce n’était pas très bien écrit, parfois cela manquait d’argumentation mais l’idée centrale était pratique. Elle a d’ailleurs inspiré pas mal de penseurs de l’écologie politique. On lui doit l’infâme principe de précaution. Mais on ne peut pas lui en vouloir, comment pouvait-il savoir qu’il engendrerait un tel monstre ? Si je parle aujourd’hui d’heuristique de la peur ce n’est pas pour rien.

La peur permet de construire de nouvelles formes d’actions qui éviteraient les conséquences du phénomène qui la génère. C’est ainsi que toute la polémique autour du réchauffement climatique est née. La peur peut être heuristique. A partir d’un scénario catastrophe, il est possible d’établir des règles d’action qui permettraient de prévenir les conséquences des présupposés qui ont généré cette peur. Agir en conséquence, mais pas toujours en connaissance de cause, puisqu’il est impossible de savoir exactement quelles seront les conséquences réelles et directes de ce qui est en train d’advenir. Si la peur est un mauvais guide, il paraîtrait sensé de se dire qu’une réflexion sur cette peur, sa mise en perspective, peut ouvrir un champ d’action jusqu’alors caché par cette même peur. Cela paraît même raisonnable.

Or, ce sage principe de responsabilité ne permet de prévenir que ce qui pourrait arriver, et permet également de faire l’impasse sur les circonstances qui ont permis l’émergence de cette peur. La peur seule suffit, et elle engendre seule l’action. Il est possible d’utiliser des analogies pour penser les actions à mener, de construire des routines facilement utilisables, que l’on peut mettre en place rapidement, des procédures d’alerte par exemple. Mais le grand vice de cette idée de la précaution est qu’elle est antidialectique. Ce qui a permis la génération des conditions de la peur n’est pas pris en compte. La situation de peur est anhistorique et son règlement purement « géométrique », spatialisé disait Gabel. La seule temporalité qui reste est le futur, pire un futur « conditionnel », celui qui ne peut générer aucune pensée, aucune confrontation d’arguments raisonnés. Ce qui est discuté n’existe pas, et ce qui n’existe pas justifie l’action. Une vraie saloperie intellectuelle.

Pourquoi je parle de ça? Un papier à la gloire de Jérôme Kerviel aurait-il été plus adéquat ? Simplement parce qu’une fois de plus un événement anxiogène inspire l’usage du conditionnel. « Il faudrait moraliser les circuits financiers. » Bah ! Je resterai poli.

1.23.2008

House MD, 23 janvier 2008

Peut-être est-ce parce que je n’ai pas toujours su trouver les sous-titres adéquats ? Peut-être que mon anglais n’est pas aussi bon que je pouvais le croire ? Peut-être suis-je trop sensibles à certains sujets ? Peut-être est-ce parce que je vois le mal partout ? Ou peut-être ai-je raison ? Il n’en demeure pas moins que ce qui m’avait semblé être une série originale, bien écrite, agréable, légère n’est qu’une série américaine comme il s’en produit trop depuis quelques années.

Auparavant, la légèreté était de mise. Bien que très fournies en personnages et en actions, les propos de ces séries étaient misérables. Les personnages étaient typiques, les réactions téléphonées, les relations ennuyeuses, bref c’étaient des feuilletons, des petits en-cas, des trucs pas trop lourds qui justifiaient l’achat d’un journal pour tout le ménage, puis une fois télévisés, permettaient de vendre aux familles agglutinées devant leur poste des machines à laver, des voitures ou des cigarettes. C’était simple. Ça marchait. Parfois c’était plus fin que ça en avait l’air, parce que la pression était plus forte, les scénaristes devaient faire preuve d’imagination, insérer un autre récit dans le récit, faisant de Bewitched par exemple la série sur l’Amérique moyenne triomphante et une critique sauvage de l’antisémitisme du WASP américain.

Et puis il a bien fallu produire plus de contenus, pour plus de chaînes, pour plus de publicité. Une surenchère d‘écriture, proposer toujours mieux, toujours plus prenant. Les personnages se sont étoffés, les actions se sont multipliées, il fallait que le client soit satisfait des prestations fournies par la chaîne avec laquelle il avait un contrat. Je ne parle pas du téléspectateur, mais du vendeur de téléphones portables et de voitures, de produits financiers et de parfums. Téléspectateur captivé, annonceur content. Alors il fallut toucher le plus possible l’âme de ce petit puit de consommation vissé à son fauteuil. Il fallut lui parler de lui en plus grand. Qu’il se sente concerné. L’Amérique profonde est réactionnaire, religieuse, blanche, alors on lui donne ce qu’elle veut pour qu’elle reste accrochée au poste, qu’elle sache ce qu’elle doit consommer. Le rupin New-yorkais doit avoir du Seinfeld pour rester devant son poste car on y parle de lui. L’intello californien veut qu’on se moque de lui tout en flattant ses talents, on lui refourgue Californication. Le scénariste avait carte blanche, alors il fonçait. Une surenchère qui pouvait gêner l’annonceur. Alors il fallut s’y prendre autrement, garder la forme acide qui plaît tant au téléspectateur, mais y rajouter ce qui auparavant était au premier plan.

Car Dr House est plus fin. Il rend hommage à ces séries gnan-gnan qui parlaient d’hôpital, du beau chirurgien qui opère des blondes à forte poitrine qui tombaient amoureuses de lui après qu’il les a sauvées. Puis il va reprendre ce qui a fait le succès du soap tout en rajoutant le sabir médical popularisé par ER. Ce Dr House est exécrable, odieux, supérieur, mais quel talent ! Quelle vista ! Un vrai génie. Au départ il bouffe tout, Hugh Laurie est magistral, les autres personnages sont des faire-valoir, une série pour des urbains csp++ qui se savent supérieurs. Et puis, et puis… lentement, le reste du monde s’organise contre lui, son talent est remis en cause, son génie critiqué, il doit également se battre contre son addiction. Les thèmes abordés sont plus polémiques : la réussite sociale, la concurrence dans le travail, l’avortement, l’euthanasie, la responsabilité individuelle… et House est systématiquement en porte-à-faux. Il a des idées différentes des autres, il est rationnel et individualiste, ne croit en rien, sauf au froid diagnostic. « Tout le monde ment », comment permettre l’existence de la moindre vérité hors de la Raison. Mais son environnement le fait parfois plier. Et si le fœtus était un humain, et si l’euthanasie était réellement un problème, la famille un repère dans un monde sans repères… Le discours droitier s’insinue, on sent à qui parlent les producteurs, les responsables de la chaîne, ils veulent faire plaisir à l’annonceur qui sait lui ce qu’est la vraie Amérique.

Quelle chaîne déjà ? La Fox bien évidemment…

1.22.2008

Les Echos, 22 janvier 2008

Quand il s’agit de comprendre un phénomène économique complexe, la lecture des Echos est plus utile que celle de Libération. Il faut maîtriser le volapuk économique. Les termes imbittables pullulent. Mais l’approche générale est plus riche. L’article central sur le Krach boursier d’hier proposé aujourd’hui par Libération commence par un petit cours de morale. Grave erreur lorsque l’on veut expliquer un mécanisme financier. Utile pour saisir les motivations individuelles, dangereux lorsque l’on veut comprendre les mécanismes d’un champ. Une idée pourtant se retrouve et dans Libération et dans Les Echos, celle de l’autonomie relative du champ financier par rapport à l’économie réelle.

En temps de crise, des idées jugées fantaisistes en temps normal ressurgissent. Depuis quand parle-t-on d’économie réelle dans la presse ? C’est d’économie tout court dont il est question. Les yoyos des bourses sont des phénomènes économiques à part entière. La production de nouveaux instruments financiers également. Il en va de même de la décision de la BCE de conserver ses taux directeurs à un niveau élevé. Et soudain on apprend que ce n’était pas de l’économie. C’était autre chose. Cela concernait en fait les banques, les assureurs, les Banques Centrales, les fonds de pension et de placement, les bourses… une autre économie. Un jeu d’écriture. Quand une banque décide de proposer un produit de placement à forte rentabilité adossé à des titres eux-mêmes adossés à des produits dérivés (indirectement) de dettes, où est l’économie réelle ? Au bout du fusil. Les ménages pauvres américains, anglais, espagnols… ce sont eux qui financent ce géant qui s’acharne à poser Ossa sur Pelion, et ce sont eux qui paient le prix final. Eux, c’est nous. Alors un « choc sur l’économie réelle » ? C’est à se demander qui a perdu de vue la réalité dans cette affaire.

« En refusant toute importance au revenu brut, c’est-à-dire à la quantité de la production et de la consommation indépendamment du surplus, en refusant donc toute importance à la vie elle-même, les abstractions de l’économie politique ont atteint le sommet de l’infamie. » Critique de l’Economie Politique, Karl Marx, 1844.

1.18.2008

18 janvier 2008

Les dresseurs de grands fauves utilisent l’allemand pour donner des ordres à leurs bêtes. Parce que l’allemand est une langue dure. L’afrikaner semble également marcher, si j’en crois une amie. Donnez un ordre en italien à un Lion, il devrait vous sauter dessus et vous bouffer tout cru. Si je suis ce raisonnement bien sûr. Il est alors plus facile pour un allemand d’être dresseur de fauves. Pourtant je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un dresseur de fauves allemand, ce qui ne veut pas dire qu’il n’en existe pas. Disons plutôt qu’il semble plus facile d’utiliser l’allemand pour dresser un fauve, cela n’en dit pas plus sur la nationalité du dresseur. Ni du fauve d’ailleurs.

Sami Naïr, après Edgar Morin, nous a servi son couplet sur la politique de civilisation. C’est normal, puisqu’il fait partie des fondateurs du terme. Il protège son bébé. Donc il cause en intellectuel mondain (je veux dire dans le monde) et discute des limites du modèle d’action de Monsieur Sarkozy concernant cette nouvelle politique. L’homme sait argumenter, c’est sa langue maternelle. Il parle bien, écrit bien, et comme Edgar Morin, il construit une réflexion critique sur la politique de civilisation passée à la moulinette des petits messieurs de l’administration élyséenne. Force m’est de constater que l’argumentation ne porte pas. Elle est séduisante, mais elle n’a aucun effet. Ce qui était jusqu’alors fondé sur une pratique sociale, devient le lieu d’une expression émotionnelle. Le pathos remplace la praxis. Ce sont deux langues différentes. Le pathos soumet les foules, comme l’allemand les fauves. Nos intellectuels gagneraient à devenir bilingues. Ils nous aideraient au moins à comprendre ce qui nous arrive. Faudrait-il déjà qu’ils acceptent de voir qui leur arrive quelque chose. Morin déniait. C’était pathétique. Il subissait la langue.

On a connu des grands fauves plus gaillards.

1.14.2008

House MD, 14 janvier 2008

Un monde bien dangereux que celui dans lequel nous vivons. A tout moment nous pouvons être agressés par ces petites choses logées dans notre environnement. Au coin de la rue, dans nos supermarchés, sur nos vêtements, dans les crèmes que nous utilisons, dans le métro, sur les barres du métro, sur ses sièges, dans nos parcs, en voiture ou en vélo, elles nous traversent, nous inondent et parfois elles restent là, bien au chaud, paresseusement installées sur notre peau, lovées dans nos muqueuses ou se baladant dans notre sang. Pour la plus grande gloire de l’Empire, nous fabriquons de nouveaux monstres, nous élevons ce qui sera peut-être les hérauts de notre destin. Ces petites choses prolifèrent et se renforcent, elles deviennent de plus en plus agressives avec le temps, elles finissent même par développer leur propre logique. Elle deviennent intelligentes et pourtant ne sont pas plus grandes qu’une tête d’épingle. Et ces petites choses se multiplient à la vitesse de l’image, bâtissant de véritables cités sur nos rétines, elles agissent, sans jamais se mouvoir, sur la moindre parcelle de nos cerveaux.

Ces supers bactéries prennent de multiples formes, mais une notamment a attiré mon attention, grossissant à vue d’œil sur l’image inversée de ma rétine. Elle s’appelle House. Elle est virulente. Elle a trouvé, dans les nombreux espaces libres de la grouillante citadelle qui vit sous mon crâne, un lieu de villégiature dans lequel elle compte bâtir un immense empire. Car la bactérie House est résistante, coriace, vorace, imaginative. Son ADN parle pour elle. Un scénariste qui a été touché par la grâce de Calliopé, un producteur doué qui a enfin appris à marcher droit, un acteur shakespearien qui retrouve un rôle à sa mesure et une flopée d’acteurs, de scénaristes, de réalisateurs, de producteurs qui prennent un malin plaisir à participer à cette orgie télévisuelle. Quand c’est bien écrit, bien monté et bien joué, ça se voit tout de suite. Merci à tous ceux qui ont œuvré pour qu’enfin mes yeux voient. Je leur dirai seulement : « qui me rendra ce temps ? »

1.11.2008

Libération, 11 janvier 2008

Le mieux disant culturel. Qu’est-ce qu’on en a bouffé ! C’était le but affiché par l’administration Chirac pour justifier la privatisation de TF1. Et puis devoir choisir entre un bétonneur et un marchand d’armes pour cultiver les téléspectateurs, en leur imposant des critères minimalistes, sous la surveillance d’une bande de soupeurs ; autant demander à des renards d’améliorer la qualité d’un cheptel de poulets… Pourtant l’argument a porté à droite, ce qui renforce l’idée que j’évoquais tantôt sur la fonction de la culture chez les petits penseurs conservateurs. Bouvard et Pécuchet ont pris du galon depuis. Le président actuel vitupérait les intellectuels, dénigrait la réflexion, laissant dire à sa Ministre de l’Economie qu’il était temps d’arrêter de penser. Voilà qui est fait pour crédibiliser cette idée que la fin de la publicité permettra à l’ORTF de ne plus faire la course à l’audimat à tous prix et d’améliorer la qualité de ses programmes. Quand on voit l’état d’indépendance de ce même office vis à vis de l’administration, on ne peut que se réjouir du renforcement de ses liens avec le Ministre du budget. Madame Albanel présentant le JT de 20h, qu’elle classe! Dans ce cas, Hortefeux ferait un excellent Ministre de la Culture et de la Communication. On peut même imaginer un grand Ministère de la Propagande et de l’Intérieur sous sa direction. Une bonne idée d’annonce pour masquer le prochain coup fourré contre le droit du travail.

D’ailleurs… Les partenaires sociaux n’arrivent toujours pas à s’entendre sur le contrat de travail. Le patronat semble renoncer au paritarisme d’après guerre en laissant les gouvernements décider à sa place contre les syndicats. Pourtant le club des cinq n’est pas au mieux, avec une représentativité qui frôle les 5%, les syndicats ne survivent que grâce aux prérogatives que leur accorde le droit du travail. Il faut s’attendre au pire. Et malgré mon imagination fertile je crois ne même pas avoir les moyens de l’entrevoir.
En Allemagne les mêmes partenaires sociaux discutent âprement du salaire minimal. Mais à un tout autre niveau, car là-bas le paritarisme veut vraiment dire quelque chose.

Et puis la Colombie, Cécilia, Attali, la rétention de sûreté, Israël, le dépistage de la surdité et le PS. Quel « et » bien venu.

1.10.2008

Libération, 10 janvier 2008

Les sujets d’actualité ne manquent pas. Ça fourmille même. Parthénogenèse ? In vitro ? Quels sont les sujets qui ont un réel intérêt ? A force de suivre l’actualité, je finis par ne plus bien savoir quel sujet est important. Quel fil dois-je suivre pour comprendre le sens de l’histoire ? Toutes ces traces doivent construire une direction, ou alors à quoi bon ? Quand je tente de deviner le vecteur directionnel de cet immense fourbis, je suis comme un parieur jouant à la roulette, j’utilise des séries qui n’ont de logique qu’a posteriori, elles n’ouvrent aucune perspective pour l’avenir, impossible de découvrir avec ces constructions quel sera le prochain numéro. Il n’existe pas de martingale, et en fin de compte toute théorie qui lie hasard et gain débouche inévitablement sur une perte. Des théoriciens de l’Histoire veulent croire que « ça » avance vers quelque chose qui sera toujours positif. Ce que nous appelons le progrès. Que les séries qui s’inscrivent peuvent se définir comme ayant une somme positive.

Evidemment, y’a des processus. Le dépérissement du travail, l’accumulation du capital, le progrès technique, le désenchantement du monde, l’unification de l’Histoire… mais tous ces processus, ces vecteurs historiques, ne sont validés que sur de courtes périodes. Imaginez le monde si le modèle Athénien avait triomphé de l’Histoire ! Il est possible de constituer des futuribles, à partir de processus concurrents, mais aucun de ces futurible ne s’imposera définitivement. Il est possible d’avoir une idée de ce qui va advenir en trouvant les vecteurs les plus dynamiques, et en observant bien ce qui en est train de se passer, il est possible de les définir. Un travail d’enquête passionnant mais qui nécessite plus que la lecture d’un simple quotidien. N’ayant pas les moyens techniques et intellectuels pour un tel travail, je ne peux utiliser qu’une seule méthode : la rêverie.

D’où parfois ces délires autour d’un sujet souvent quelconque. Par exemple, prenons les élections aux Etats-Unis. Je ne sais pas grand-chose sur les Etats-Unis, ses mœurs, son histoire, son organisation politique, mais à force de pratiquer l’actualité américaine, à force de lire des analyse concurrentes sur ce qui s’y passe, à force d’accumuler des informations souvent secondaires et très rarement de première main, il m’est possible d’imaginer une victoire claire et nette des républicains à la prochaine présidentielle. De la partie la plus conservatrice de ce parti. L’opinion publique américaine est travaillée par la peur, l’incertitude de l’avenir, la crainte du dépérissement de son modèle. C’est en plus grand ce qui s’est passé en France. Les Démocrates, comme le Parti Socialiste l’année dernière, sont incapables (pour l’instant, mais rien de vient le contredire) de faire vibrer l’opinion publique américaine. Pourtant le bilan de l’administration Bush fils, comme l’était celui de Chirac, est particulièrement désastreux. Qui fera vibrer l’imagination de l’Amérique majoritaire ?

Il est possible de faire l’analyse inverse. Et avoir raison. Précision importante tout de même, je ne dis pas ça parce que je me serais levé du pied gauche, ou parce qu’il fait gris dehors, mais parce que je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. Je n’y échappe pas, encore un pari…

1.09.2008

Libération, 9 janvier 2008

J’dis pas qui s’pass’ rien, mais d’là à dire qui s’pass’ que’qu’chose…

Pendant ce petit mois à cheval entre deux années, j’ai un peu feuilleté la presse, vu les journaux télévisés, j’ai pratiqué l’actualité de manière un peu différente. Rien de remarquable. Et reprendre la lecture quotidienne de Libé m’a fait du bien. J’ai retrouvé mes marques. L’actualité est une habitude en fin de compte, au même titre que le café du matin, ou celle de se laver les cheveux une fois tous les deux jours. Ça rythme. Quelque chose s’achève quand la quatrième de couv’ a été parcourue, que le journal se retrouve plié à mes pieds, et autre chose peut commencer. J’ai eu sous les yeux toute la matinée ce titre de Libé « L’escamoteur » qui résume pour ce journal la conférence donnée hier par monsieur Sarkozy. Et cela m’a rappelé quelques petites choses.

Il est de tradition à droite de parler de culture pour faire oublier le reste. J’ai ce souvenir bien précis d’un de mes professeurs, du temps de mes études, qui critiquait ma génération la traitant de génération de l’avoir et non plus de l’être. Nous ne cherchions que le bonheur matériel, posséder des biens et nous oubliions ce qu’était la véritable richesse : la culture. Venant de cet homme, que j’ai appris à connaître plus tard, c’était la pire des hypocrisies. Il n’avait de culture que celle du pouvoir et cherchait par tous les moyens à en accumuler toujours plus. L’orgueil que sa foi condamnait (il était très croyant) était chez lui une pratique quotidienne. Mais il n’était pas le seul à professer ces âneries. Un seul de ces professeurs de droite, si bien intentionnés, avait ce réel soucis d’enseigner ce que l’on nomme les humanités à ses étudiants. « Sodome est sauvée » disait-il souvent quand un seul savait, rachetant l’ignorance des autres.

Et monsieur Sarkozy dans tout ça ? Edgar Morin, pour qui j’ai une réelle estime, aurait inspiré (Emmanuel Todd en sait quelque chose) cette belle sentence « politique de civilisation » au président en exercice. Mais chez lui, c’est le cœur d’une action politique, dont le but est de recréer du lien entre les citoyens. Tout simplement. Cela implique un lourd travail de redéfinition de la civilisation occidentale. Un truc énorme qui ressemble bien à Edgar Morin, intellectuellement bien évidemment. Melle Laguiller a très simplement défini ce que l’administration actuelle entendait par cette formule : « Il n’y a que la volonté réaffichée de servir les plus riches et de mystifier les classes populaires. » Rien de neuf sous le soleil donc. Un de mes profs avait écrit cette formule tout aussi claire : « les étudiants se font enculer par des prêtres dans les chiottes de la pensée », je crains tout de même que la prêtrise sarkozienne n’ait raison des fondements de la pensée de Monsieur Morin.

J’dis pas qui s’pass’ rien, mais d’là à dire qui s’pass’ que’qu’chose…

12.09.2007

Libé, 9 décembre

Une ouverture vers l’avenir (titre ironique)

Il est possible de définir simplement les buts du gouvernement actuel :

- privatiser les derniers secteurs publics
- fournir au patronat une main d’œuvre soumise

D’où ce nom de gouvernement d’ouverture. Ouverture vers une libéralisation complète de l’économie, masquée par un simulacre d’ouverture politique.

Détruire les tentatives d’organisation des plus faibles en montrant que tout leader sorti du peuple est achetable (Amara), en isolant les plus faibles (Hortefeux et Boutin), en détruisant les protections en place (Bertrand et Dati) et en masquant le tout avec quelques petits messieurs (dont Kouchner).

Les régimes spéciaux… C’est General Motors qui m’a remis la puce à l’oreille. Ce géant de l’industrie américaine avait failli disparaître à cause du poids des pensions de l’entreprise (les retraites et la santé des ouvriers dépendent de ses fonds). Les régimes spéciaux de la SNCF, d’EDF ou même de l’Opéra de Paris empêchent ces entreprises d’être privatisées, le poids des pensions devenant trop lourd sans le soutien de l’Etat (de la Caisse des dépôts notamment.) En les intégrant au régime général, ce poids disparaît, elles deviennent de ce fait privatisables plus facilement. Aux Etats-Unis, l’Etat Fédéral est venu en aide à GM en finançant une partie des pensions qui restaient attachées à l’entreprise. En France, ce seraient ces mêmes pensions qui seraient détachées.

On peut imaginer une autre finalité : en généralisant les régimes généraux (en détruisant tout régime spécial si vous préférez) le gouvernement préparerait une généralisation des régimes particuliers en « définançant » (comment le dire autrement ?) les régimes généraux. On irait vers la fin de notre système de protection sociale par répartition. On peut imaginer par la suite la généralisation des régimes par capitalisation.

Par ailleurs, l’autre grande tâche du gouvernement est de « démodeler » le droit du travail en le rendant le plus illisible possible et d’isoler les justiciables. Bref offrir au patronat une main d’œuvre éclatée et sans droits. Un cauchemar en train de se construire sous nos yeux, lentement, pièce par pièce. Il est possible d’imaginer à terme une véritable privatisation de la justice. Ce qui avait été tenté par le gouvernement Chirac dans les années 80.

J’oubliais ! Il n’y a pas de Libé le dimanche.

12.05.2007

Libé, 5 décembre

Jusqu’à la nausée. Je pense parfois au cercle de la merde du Salo de Pasolini. On a beau savoir comment ça fonctionne, que ça marche comme ça depuis une foultitude de temps, ça reste de la merde. Elu déjà depuis une grosse poignée de mois, Monsieur Sarkozy n’a fait que favoriser ses amis et écraser les plus faibles d’entre nous. Et Libé (entre autres) continue de gloser sur le projet de loi sur le pouvoir d’achat, sur le « choc de croissance », sur Fadela Amara et alii. Bien sûr, débattre c’est bien, c’est nécessaire, il faut préférer l’affrontement des points de vue, mais parfois, c’est dur. Et le pire dans cette comédie, c’est que j’ai quelques amis qui sont sarkozystes (soft mais tout de même) et qu’il faut que je garde mon calme quand on parle politique. La dialectique (que j’aime bien résumer comme « l’art de faire la part des choses ») c’est bien mais parfois ça fait vraiment chier.

Sinon Platoche est pas si con que ça, en fait. Très sensé même. Il a accordé une entrevue intéressante à Libé sur sa politique à la tête de l’UEFA. Il cause gros sous, mais surtout, et c’est tout à fait remarquable, il parle football, une très belle langue lorsqu’on en maîtrise la grammaire. Après, c’est juste une question de vocabulaire. Cette entrevue me conforte dans l’idée que Libé est devenu un excellent journal sportif. Et c’est écrit sans ironie.

Dans le Libé d’hier, dossier très clair sur le Darfour. Comment se fabrique un massacre. Rien de spontané ou de naturel, il n’y a pas de fatalité en ces choses, pas non plus de projets bien arrêtés, cela se fabrique au fil du temps, sur des lignes plus ou moins faibles, ça avance. Au Darfour il a suffit d’une année pour que 200 000 personnes périssent. Et la bienveillance (la non-malveillance) des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine. Comme au bon vieux temps.

Pour finir cette belle phrase de Monsieur Jouyet, le petit pendant de Monsieur Levitte, le Foccard de Monsieur Sarkozy, au sujet des félicitations officielles adressées au Tsar : il dit « ne pas voir de contradiction entre le fait de faire entendre partout la voix de la France en ce qui concerne la défense des droits de l’Homme et assurer le développement économique. » Salo !!

12.03.2007

Libé, 3 décembre

Fin de l’interlude. Ou de l’intermède. Durant ces quelques jours, quelques articles intéressants. Pas toujours pour les meilleures raisons. Dans la semaine donc…

Libé a « répondu » au Time qui annonçait la fin de la culture française. La mort de la culture française. L’attaque était dérisoire, les exemples absurdes, la démonstration étique, et le style… j’ai pu apprécier (peut-être pour la première fois) ce qu’est un article écrit en mauvais anglais. De la part d’un magazine de classe internationale, c’est à peine compréhensible. Et puis leur sarkophilie devient insupportable. La fin de mon abonnement au Time. La mort de mon abonnement etc.
Larrouturou, Larouturrou, Larouturou, laroutturou… bref, puisqu’Al Gore est Nobel de la paix, Larrouturou mériterait le Nobel d’économie. Un exposé bien fichu sur la crise du capitalisme. A force d’annoncer les fins de trucs et de machins, y’en a bien une qui finira par arriver. Et puis même si on annonce ça avec 50 ou 100 ans d’avance… en plus on passera pour visionnaire. Alors j’annonce la fin de l’Internet ! Je prends une option. Je développerai plus tard. Donc l’hyperlibéralisme conduit le monde à sa perte. C’est écrit dans les courbes, c’est une tendance qui force cette conclusion, c’est simplement logique parce qu’inévitable. Soit. Nous devons tous finir depuis tant de temps que je m’étonne chaque matin (ou ce qui en fait office) de lire le journal, un café à la main et de ne voir réduit en cendres que ma clope.

Comment que ça marche tout ce bazar ? Parons au plus pressé, faisons simple, glanons… « Le discours capitaliste est le substitut du discours du maître : Il y a juste une inversion entre le signifiant maître S1 et le sujet $. "C'est follement astucieux". Il a été inventé par Marx. Tout ce dont il s'agit dans le discours c'est uniquement la plus-value. La plus-value c'est la forme scientifique du "plus-de-jouir". L'exploitation du désir est la grande invention du discours capitaliste. "On ne pouvait rien faire de mieux pour que les gens se tiennent un peu tranquilles, et d'ailleurs on a obtenu le résultat. C'est beaucoup plus fort qu'on ne le croit. Heureusement qu'il y a la bêtise qui va peut-être tout foutre en l'air". » Folles espérances…

Sinon, ce soir y’a Ségo en concert au Théâtre du Rond-Point. J’hésite encore un peu, je trouve trop facilement quoi faire de plus intéressant… Mon plus-de-jouir à moi.

11.22.2007

Libé, 22 novembre

A force de prendre du recul sur un problème, certaines perspectives changent de manière parfois radicale. Outre le danger de chute, il existe celui de ne plus voir l’objet qui suscitait ce mouvement très raisonnable, au premier abord, d’observation plus générale. Une perspective, c’est un risque. Et chacune a son piège. La France est un pays riche.

Si l’on fait une moyenne, un Français gagne 1900 euros par mois (!!). L’inflation est d’à peu près 2% par an. 8% de la population active est au chômage et 13% des Français vivent sous le seuil de pauvreté. « On » est au-dessus de la moyenne européenne. J’ai même eu l’occasion de voir un film dans lequel il est dit expressément que la France est un pays de gens heureux et sans problèmes (Sicko de Michaël Moore). C’est une question de perspective. Si le Français est une entité statistique moyenne, il n’a que des raisons de se réjouir, puisqu’il n’affronte que des moyennes. Mais comme le Français est râleur, il saisit la moindre occasion de sortir dans la rue manifester. Sans raisons valables, et pour défendre des avantages que le monde entier lui envie, ou devrait lui envier (dixit Michaël Moore). Les gens heureux sont raisonnables.

Les grèves actuelles ne seraient donc qu’un prurit très français, une tradition. Et ceux qui sont les font n’ont, au final, que de mauvaises raisons de les faire. Pourquoi se battre pour garder des avantages qui coûtent à ceux qui ne les ont pas ? De plus, les grèves ont un coût « exorbitant » qui correspond, d’après le patronat, au prix des avantages accordés (!!!) aux personnes qui les font. Bref, il faut être équitable, c’est-à-dire rentrer dans la moyenne. C’est la grande force de la moyenne, elle n’a pas d’histoire, elle est rationnelle, calculable et elle s’impose par son évidence.

Une chose m’a profondément choqué (et c’est rare). La défiscalisation des heures supplémentaires, cela veut dire que les entreprises ne paient pas certaines charges sur les heures supplémentaires travaillées par leurs salariés. Ce qui devait revenir aux différentes caisses de la Sécurité Sociale est donc offert aux entreprises (1,5€ revenant à chaque salarié par heure supplémentaire – gagner plus…), donc CNAV et CNAM sont spoliées. Cette défiscalisation appauvrit les deux caisses fondamentales de notre système de redistribution (celui qui fait passer la pauvreté statistique de 26% de la population à 13%). Les nouvelles heures supplémentaires participent à la destruction du système général de retraite (et ce n’est pas la seule technique employée pour atteindre ce but). Celui qu’il faut réformer paraît-il… Pour la fine bouche, le coût des régimes particuliers est équivalent au dixième des avantages fiscaux accordés par le gouvernement aux ménages les plus riches.

Juste une question de perspective. La France est un pays riche.

11.16.2007

Libé, 16 novembre

Lorsqu’une grève survient, apparaît un personnage bien étrange : le gréviste. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à un autre personnage : le fumeur. Qui lui-même n’est pas trop éloigné du malade, du jeune… du fou. Un individu, complexe, avec son histoire, un nom, des goûts, une apparence physique qui est rarement la même d’un jour à l’autre, etc. est transformé en une chose qui le dépasse, mais qui dépasse également le locuteur qui le nomme ainsi (le non-fumeur, le psychiatre, le vieux, le médecin…). Il est soudain investi par quelque chose, sa substance même s’en retrouve modifiée. Ce personnage-là est désigné, montré comme. Il est transfiguré/défiguré. Un double processus de transsubstantiation (il était auparavant salarié/travailleur/une fonction quelconque) et d’essentialisation. Et s’il devient tel pour moi, je suis transformé en son pendant aussi imaginaire : l’usager.

Libé a ouvert sa nouvelle (et fort sympathique) rubrique, « Le contrejournal », à quelques lecteurs/bloggeurs intrigués par ce personnage de l’usager. Son destin est celui du gréviste. L’un ne va pas sans l’autre. Une parcelle de l’usager pourtant existe par ailleurs, c’est celui qui fait un usage de… Nous sommes tous, par quelque chemin que ce soit, des usagers, mais ce terme est rarement employé, nous serons dits citoyens, contribuables, consommateurs., etc. car ce terme d’usager a ce petit quelque chose que la novlangue n’aime pas : il est trop vrai. Consommateur lui est préféré car il a perdu à force d’usage (justement) son caractère pourtant évidemment destructeur : consomption. Je ne suis un usager des transports publics que les jours de grèves, sinon, je suis client, ou bien je consomme un service. Chaque fois, je suis perdant. J’ai beau affirmer cette évidence que je ne suis pas un consommateur comme les autres, je finis systématiquement chapeauté de ce diminutif. Mon ADN mute (mutatis mutandis).

Alors les jours de grève, que m’arrive-t-il ? Je deviens l’autre face du gréviste et ensemble nous devenons quelque chose que nous avons oublié inconsciemment, quelque chose de scotomisé (comme on disait) : les membres d’une même classe en lutte. Qui a l’usage des services publics n’a pas d’autres moyens. Et nous n’osons nous dire : « je suis moi aussi en lutte pour me rapproprier les moyens de production, camarade. », nous sommes ensemble dans les mêmes lieux, à parler des mêmes choses, à ne vivre à peu près correctement que parce que tout ce qu’il y a autour de nous, nous l’avons bâti ensemble, pour nous. Alors le gros con qui passe à la télé parce que ça le fait chier de louper une journée de travail ou de poser une RTT, il est comme moi, un prolétaire en lutte qui a oublié.

Usagers et grévistes de tous les pays, unissez-vous ! Bon, ça claque moins, il n’en reste pas moins qu’un usager est un gréviste en puissance.

11.13.2007

Libé, 13 novembre

Jour de grève. Le jour où le « ça va de soi » ne va plus. Les trains sont conduits, les guichets sont ouverts, l’électricité circule, et l’on finit par oublier que derrière ces habitudes, il y a des êtres humains. C’est un jour pendant lequel le guichet prend la parole, le train nous dit quelle est sa vie, l’électricité qu’elle n’est pas un miracle chaque jour recommencé. La grève, ça humanise. Les usagers deviennent autre chose, ils affrontent leurs habitudes, et peuvent ce jour-là les mettre en question. Que le parcours quotidien jusqu’alors simplement épuisant, à Paris notamment, devient insupportable, que ce petit enfer quotidien n’est possible que grâce à d’autres personnes qui vivent elles-mêmes leur petit enfer quotidien, que nous ne sommes pas agglutinés, mais que nous vivons ensemble. Les jours de grève, le quidam parle au quidam, ça échange, la promiscuité devient de la proximité. C’est un beau jour qu’un jour de grève.

En outre, c’est un jour où le travail est réellement mis en valeur. Il n’est plus cette quantification objective qui nous est serinée à longueur de temps, mais une qualité personnelle. Il redevient un acte d’individu, et perd son autonomie imaginaire. Il n’est plus « le » travail, mais une personne qui a une activité dans la société. Et chacun peut affirmer cette évidence que c’est moi qui fait ce travail-là.

Sinon, Facebook vend ses bases de données aux publicitaires ("Nous allons aider vos marques à faire partie des conversations quotidiennes qui se produisent tous les jours entre les membres", Mark Zuckerberg, PDG de Facebook..."), cette phrase de Bertrand Delanoë que je sors malicieusement de son contexte : « On ne peut pas ignorer totalement le suffrage universel. Si on y arrive tant mieux. Si on n’y arrive pas, ce sera dommage. » Et puis cette réflexion de l’excellent Didier Le Reste : « Je pense qu’il y a une prise en otage des régimes spéciaux pour régler d’autres questions et peut-être préparer l’opinion à d’autres réformes. Notamment celle de 2008, qui va demander de nouveaux sacrifices aux retraités du régime général. »

Ce soir, « The Cave » de Steve Reich est joué à la Cité de la Musique. Ça fait 6 mois que j’attends…

11.08.2007

Libé, 8 novembre

Après une période de grosse flemme, je tombe sur un libé hors du commun qui me secoue un peu les neurones et me force à retaper sur mon clavier. Un libé des philosophes, c’est ainsi qu’il s’est nommé. Je m’attendais à quelques articles difficiles, des réflexions, des tentatives de mise en perspective de sujets d’actualité. Y’en a. Mais la grande majorité des papiers ressemblent à s’y méprendre aux articles habituels. Peut-être un peu mieux écrits. Qu’y trouvons-nous ?

Une double page sur une bibliothèque de tablettes d’argile bilingues sumérien et akkadien. Quelques portraits de mal-logés manifestant rue de la Banque. BHL qui cause du Pakistan (fort bien d’ailleurs). La Russie redevient Grand-Russe. La question rom et l’Europe. Le « nous » et le « eux » d’après Viggo Brondal. Michel Onfray a l’anti-ségolénisme tenace. Qu’Hortefeux pilote un ministère de la peur. A droite l’on veut jouir sans entraves. C’est quoi le bonheur ? Les subprimes sont vraiment un cas d’école. Grenelle n’est plus ce qu’il était. Le rugby fait vibrer les plumes (ce n’est pas une contrepèterie). Et que Lénine n’est pas mort en vain.

Entre autres.

La flemme me reprend soudain…

11.05.2007

Libé, 5 novembre

Ce samedi pourtant, le dossier de Une était très intéressant. La reconnaissance inévitable des enfants conçus pour autrui. La justice française semble avoir tranché ce problème. Mais ce fut long à se dessiner, six ans de bataille pour un couple passé par une mère porteuse californienne pour faire reconnaître l’enfant porté pour eux comme le leur. Il est possible de traiter ce sujet sous l’angle de la famille moderne, du lien familial ; il est également possible de se concentrer sur le droit international et comment certaines zones géographiques génèrent du droit. L’angle « bioéthique » est celui qui m’intéresse le plus : la liberté de la conscience qui se fait chair. Mais j’attendrai une autre occasion pour en causer.

Un truc me gonfle particulièrement lorsqu’il est question de critique du capitalisme, c’est cette manie de vouloir lui trouver des adjuvants qui expliqueraient ses effets nocifs. Le dernier en date est le préfixe « super » qu’un économiste démocrate, Robert Reich, a utilisé pour démontrer qu’il affaiblit la démocratie. Le consommateur remplace le citoyen dans les processus décisionnels quotidiens, et le lobbyiste prend le pas sur le représentant de la nation dans la constitution des lois. Le propos est en soi pas trop original, mais il permet simplement de constater qu’il devient nécessaire de trouver de nouvelles manières de combattre la puissance coercitive des grandes entreprises. Le consommateur citoyen doit, en plus de son éthique personnelle, adopter une posture politique et s’organiser pour faire pression sur le législateur. Pour M. Reich, il est inutile d’agir directement sur les entreprises pour les rendre « responsables » (socialement, écologiquement, etc.ment) il faut travailler sur la loi qui seule peut les contraindre. Ce qui reviendrait à terme, mais ceci n’est pas dit explicitement dans l’entretien accordé par cet économiste, à remettre en cause la libre organisation du marché. Pourquoi pas… Encore un « améliorateur » du capitalisme.

Pendant ce temps, la crise des « subprime » (qui n’a rien d’une crise puisque c’est un événement consubstantiel au capitalisme) continue. Afin de développer un nouveau marché, une technique de placement financier a été inventée. Prenons des foyers ayant des revenus très bas, donc des capacités d’épargne inexistantes, mais imaginons un delta d’épargne possible. Accumulons tous les deltas d’épargne de ces foyers, et posons qu’il est possible grâce à eux d’alimenter le marché de l’immobilier,qui commençait à arriver à saturation. Comme ce delta est « peu certain », créons à partir de lui un produit financier à risque, suivant la technique éprouvée des dérivés. En dérivée, un marché peut être facilement démultiplié. Vous n’avez presque rien au départ et par « miracle », un marché de plusieurs milliards apparaît sous vos yeux. Pour répondre à l’effondrement de la bulle Internet et la baisse des revenus engendrés, de nombreuses entreprises de placement financier se lancent sur ce nouveau marché. Et puis, il faut se rendre à cette évidence, une fois de plus, ce fameux delta est tel qu’il ne peut alimenter toute la théorie des dérivés qui « dérivent » de lui. Le retour de « valeur réelle » est nul. Et ce qui était « réellement » à la base de toute cette construction financière est détruit. Comme pour le Titanic, qu’est devenu l’iceberg ? Que sont devenus les foyers surendettés ? Pourquoi causer de Citigroup et de son PDG ? Un cas d’école du développement normal du capitalisme. Et il n’a rien de super…

11.02.2007

Libé, 2 novembre

Puisque j’ai fait nuit blanche, je peux dire, sans rougir, que le premier et le deux sont le même jour. En plus, ça tombe bien, il était possible, avec les Libé de ces deux jours, de n’en faire qu’un.

Le pétrole à 100$ le baril. C’était une des craintes majeures des économistes dans les années 80. Les Verts de l’époque s’étaient appuyés sur cette possibilité pour inciter les pouvoirs publics à développer les énergies alternatives. Bon, ben, on y est. Mais avec quelques nuances. A l’époque le dollar était à 10 francs (4 aujourd’hui), la Russie Soviétique et la Chine à l’autre bout du monde. A présent des accords sont passés directement entre Etats sur le pétrole et les autres matières premières (Russie/Chine, Brésil/Chine…), et les grosses entreprises consommatrices paient le pétrole sur d’autres marchés. C’est donc le pétrole du quidam qui en a pris un coup dans l’aile. Surtout le quidam du bas de la mappemonde. Le pétrole n’est pas le seul touché, le plomb, le blé, le cuivre, le charbon, etc. connaissent également des hausses importantes. Et des baisses futures aussi exceptionnelles. Alors pourquoi ? Souvenez-vous du « Sucre ». Mais ce n’est pas que la spéculation sur les cours, c’est aussi une spéculation sur les Bourses. Ça se concentre au niveau mondial, et les Bourses des matières premières font de la gonflette histoire de montrer qu’elles sont bonnes à marier. Ne pas oublier que le capitalisme ne crée pas de valeur, il crée de la pénurie. C’est presque un cas d’école.

Pauvre Clémentine Autain ! Après le XVIIème Arrondissement de Paris et le PS, c’est au tour de Montreuil et du PC de lui faire les yeux durs. Il me semble que cette fort en gueule fait partie de ces baromètres qui permettent de savoir le temps qu’il fera dans certaines couches de la politicosphère. Comment le PS considère sa gauche ? Ou pour le moins, ce qui se profile à sa gauche, juste à côté de lui. A Paris, du moins. En décembre, les listes vont être constituées pour les municipales, et d’après ce que je peux voir, celles du PS seront très roses. Même au second tour (l’orange modifie assez peu le rose, non ?).

10.31.2007

Libé, 31 octobre

Ils existent. Il est possible de ne pas avoir affaire avec eux, de les ignorer, pourtant ils sont bien là. Dans nos vies professionnelles, nous savons qu’il est parfois nécessaire d’en passer par eux. Les occasions sont toutefois rares. Plusieurs fois, je les ai côtoyés. Ils m’ont aidé dans une certaine mesure, mais j’ai toujours dû, en fin de compte faire contre eux. Leurs intérêts parfois divergent de ceux des salariés moyens, car ils ont leurs enjeux propres, et parfois sont obligés d’aller à l’encontre de leur fonction première : protéger les intérêts des salariés. Eux, vous l’avez deviné, ce sont les syndicats. J’ose même un : ce sont les syndicalistes. J’ai de nombreux souvenirs de rencontres avec certains syndicalistes. En fin de compte, c’est-à-dire après des conflits sociaux parfois très durs, ils m’ont toujours été inutiles. A force de participer à des réunions avec les patrons des boîtes que j’ai fréquentées, ils finissent par développer une très grande proximité avec eux. Certains se retrouvent, après quelques années, intégrés au capital de ces boîtes, et participent ainsi à leur bon fonctionnement, garantissant une certaine paix sociale. Heureusement, tous ne sont pas ainsi. C’est ce que Libé tente de démontrer dans son dossier de Une, Sodome est sauvée, un a résisté. Ça fait mal au cœur. Mais cette résistance est pour le coup remarquable, car ce n’est pas une petite corruption comme nous en rencontrons d’habitude, de ces petites corruptions sur une augmentation de salaire un plus importante que d’habitude, un bureau un peu isolé ou plus spacieux, des horaires plus souples, c’est la résistance à une mécanique bien huilée dont le but était (oh ! est) d’écraser toute résistance. Dans le cœur même de la Grande Industrie française, le domaine exclusif de l’UIMM. Cette résistance n’est pas toujours nécessaire, il faut être confronté à cette machine de guerre pour avoir à lui résister, mais à de moindres niveaux, elle est ce qui devrait caractériser la « fonction syndicale », la démonstration de la possibilité de résister au patron, simplement savoir dire non, savoir définir quelle est sa place dans une entreprise, à quoi (et qui ?) nous servons. J’ai moi aussi croisé une personne qui a su lutter tout en étant représentante syndicale. Une seule. C’est pas glorieux en neuf ans. Ça fait mal au cœur.

A part « ça », les pandores ont les boules, la banquise disparaît, cet imbécile (débile, idiot, crétin… fonctionnent également, mais je ne veux pas paraître insulter quelqu’un qu’en fin de compte je ne connais pas, et c’est simplement ce qu’il dit quand il parle politique que j’adjective) d’Allègre (bah ! in fine, je retire ce que je viens d’écrire, ces adjectifs lui vont bien) reconnait que Ségolène est toujours dans le jeu (encore une parenthèse, normalement je devrais utiliser des notes de bas de page, c’est dans ces coins reculés que l’on égorge en Université) parce qu’elle ne critique pas le président de la République (ce qui démontre le bon usage des termes précédents), ce dernier vient de s’accorder une jolie augmentation de salaire, il est désormais possible d’envoyer des mèls depuis l’au-delà, et puis du cul, du cul, du cul, Libé reste Libé…

Novembre va commencer. Peut-être la Une de demain ?

10.30.2007

Libé, 30 octobre

Actualité en roues libres, si j’en crois le Libé du jour. Les mêmes sujets reviennent : l’arche de Zoé, la Commission Balladur, Sarkozy (pour un oui, pour un non), EADS, les finances de la Sécurité Sociale (sa branche maladie surtout), les frasques de M. Laporte… Peut-être deux-trois articles sortent du lot, mais quel ennui ! J’ai espéré un moment que le « Time » m’apporterait quelque chose d’intéressant à lire. Même pas. Un article sur la crise de la BBC, et encore. Un article pourtant dans Libé, dans les pages Rebonds, sur l’UIMM. Mais qui, hélas, finit par ces mots qui laissent le reste sujet à caution : « J’ai lu dans la presse que l’UIMM avait financé la campagne de Giscard en 1974 ou en 1981. » Je peux me permettre d’écrire ceci, mais d’un spécialiste dont on attend quelques certitudes, c’est un peu léger.

Alors je me suis concentré sur un long article sur le Grand Paris. C’est lui qui a sauvé ma matinée, j’exagère peut-être un peu. J’ai le souvenir (voir supra) de réflexions du maire actuel de la capitale sur la place de Paris dans le monde. Paris devait se donner les moyens de rivaliser avec les autres grandes métropoles mondiales, ou au moins avec Londres (c’était pendant cette affligeante campagne pour l’obtention de l’organisation des JO de 2012). Question de prestige, savoir attirer les talents, les grandes entreprises (leurs sièges sociaux au moins). A présent, ce sont les Franciliens qui sont le centre des préoccupations. Paris est plus qu’elle-même, ses frontières doivent être dépassées, non pas simplement sortir du périphérique mais atteindre les frontières de sa région. Ce que l’on appelle l’intégration. Des mots qui reviennent : frontière, intégration/assimilation, individualité (des cités alentour, pardon ! des villes alentour), partage des richesses, partage des compétences, communauté (urbaine)… Cette question du Grand Paris semble récupérer (cristalliser ?) les grandes problématiques qui sont discutées en ce moment en France, à des degrés divers, pour des raisons différentes, mais avec les mêmes mots. Depuis 1982 (date de sa dernière réforme) Paris a complètement changé, depuis 1950 elle a perdu près d’un million d’habitants, sa petite couronne a récupéré une partie de ces départs, mais la grande majorité s’est installée un peu plus loin, ce qui a entraîné la création de villes nouvelles, augmenté les migrations quotidiennes, la pression automobile et « spécialisé » certaines villes (Neuilly vs Gennevilliers). Cette question du Grand Paris, qui sera la question des prochaines municipales, est à mon sens une question qui permet de masquer le vrai problème de Paris. Paris est une ville de pénuries factice. Très largement dotée en logements et en emplois, la plupart des grands développements récents qu’elle a connus n’ont eu pour but que cette pénurie, une destruction systématique. A qui profite le crime ? Et pourquoi ce crime est-il passé sous silence lorsque l’on parle de ce Grand Paris ? J’aurai largement l’occasion de revenir là-dessus.