Nuits de paresse

11.10.2006

Ana (étude)

… d’une rencontre fortuite, inattendue, un instant fragmenté, qui n’avait plus aucun lien avec ce qui se passait. Je marche tout le temps, sans arrêt, j’aime ça, je réfléchis, j’imagine les endroits que je traverse, les visages que je vois, ce qui je suis, tout ce que je pourrais être, tous ceux que je pourrais rencontrer, tout ce qui pourrait m’arriver, tout. Je faisais tout ça sans savoir que je construisais patiemment ce moment où tout s’échappe, où tout se brise, où tout disparaît, où tout s’évapore autour de soi. Une fine lame d’instant qui tranche le temps qui passe. L’incontinuité, la disharmonie, le trou. A glance in the glimpse. Et tout s’est éclairci, tout est devenu réel, vrai, sincère, délicat, tout est devenu beau, tout m’arrivait à la fois, tout ce qui se cachait, un surgissement. Une lalarmelarmerlarmeme au fond des yeux. Dans cet évanouissement, j’ai retrouvé la sensation de mes mains qui se ferment, des ongles qui irritent la paume, les poils qui frissonnent dans le vent, la chaleur de ma peau qui se touche, l’énergie qui se tient dans le petit espace vibrionnant au sein de ma chair. Mes veines sourdaient dans mon oreille la pulsation disparue de mon cœur, marquaient cet instant perdu par une vibration que j’appelais Anaanaanananannanannananannana. Un souffle de mon métabolisme, là. Doucement. Et j’ai entendu, j’ai entendu, j’ai entendu, j’ai entendu mon nom sortir de mon oreille en échos froissés…

11.08.2006

Répétitions et dissonances

Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est irn. Rien n’est rienn. Rien n’et rien. Rien n’est rien . Rin n’est rien. Rien n’est ren. Rien n’en rien. Rien n’est rien . Rien en’es rien. Rnei n’est rie. Nrie n’est rie. Rein n’est rne. Rien ’es neir. Rien ’en Rien. N’ie rn’es rie. Rien n’es nri. Riene n’esi. Rien ‘ne irn. Ien’ne . Rien sn’ei rien ‘enst. Rien ‘net ri. Rien n’et Ri. Nirne ’n rn. Risn ‘iN. Rien dnei. Nei rns. Nriein e. Rien dn’ei . nrisn ‘e n. rien ‘ne n’. Irn risn ‘. Rin st n. eirtn e’. Rien n’est rien. Rien ‘nes ri. Rien ‘esti. Eirn esi. rien st’e. Rien n’ei rin. Ri’n eisnr. Rien ‘nesi. Rien en’is t. rien ‘nest. rien ‘nest r. Rien nesi rrn. Rin esis. Rien n’et rie. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien. Rien n’est rien.

11.06.2006

Internationale syndicale

Depuis la première Internationale, les centrales syndicales n’ont jamais été capables de s’imposer au niveau mondial. Les différentes unions constituées l’ont toujours été dans le « sens » de l’histoire. Ils ont toujours été des moyens de contrôle, jamais des acteurs. Pourquoi cela changerait ? John Monks (Secrétaire Général de la Confédération Européenne des Syndicats) et Guy Ryder (Sec. Gén. de la Confédération Syndicale Internationale) ne sont pas des foudres de guerre, ce sont des lobbyistes, des gentlemen habitués aux longues discussions avec les différentes institutions mondiales, aux colloques et autres conventions. Ils expriment le point de vue de leurs confédérations respectives avec beaucoup de diplomatie. Mais ils ont toujours été incapables de mener à bien des actions internationales structurées. Ces dernières ont été le fait d’ententes entre syndicats nationaux (souvenons-nous de Vilvoorde) ou d’ONG. Ces dernières par des actions d’éclat ou un travail de lobbying intense ont su imposer à certaines entreprises multinationales le respect de normes de travail minimales.

Alors, qu’attendre de cette nouvelle Internationale Syndicale ? Déjà un travail sur le terrain. Par le passé, les différentes organisations ont surtout pondu des rapports sur les conditions de travail dans différents pays, ont alerté l’opinion internationale sur ces problèmes et fait des recommandations. D’actions directes, nulles traces. Ensuite outre ce travail d’information nécessaire, la construction d’outils d’analyse de l’évolution du capitalisme mondial. Si l’on se réfère aux derniers discours entendus à Vienne, lors du congrès qui a créé le CIS, rien de neuf de ce côté. Le but affiché est des plus classiques : rendre le capitalisme acceptable dans sa forme mondialisée. On est loin des aspirations anarchistes des premières Internationales. Enfin, constituer des actions syndicales transnationales. C’est peu demander pour un syndicat mondial, mais même ce simple vœu ne pourra se réaliser car il n’existe aucune structure tournée vers l’action dans ces confédérations.

Le poids du syndicalisme dans le monde est insignifiant, la CIS comptera 166 millions d’adhérents, une goutte d’eau dans l’usine monde, et seules les actions lancées en direction des acheteurs des produits de cette usine ont eu quelques effets. Il semblerait que dans quelques pays (Bangladesh notamment), la naissance d’une réelle conscience de classe a permis l’organisation de structures de type syndicats et la mise en défaut des entreprises et des Etats qui jusqu’alors profitaient de l’apathie de la classe ouvrière. Cette évolution est presque mécanique, elle suit l’augmentation du niveau de vie général et l’alphabétisation des masses. Le capitalisme porte en lui les germes de sa disparition, il faudrait simplement trouver de bons horticulteurs pour faire pousser tout ça plus vite. Isn’it ?

10.28.2006

Suspension

A force de dialoguer, on finit par découvrir des choses sur soi-même. Il est bien évident que personne ne passe tout son temps à l’introspection et que pour faire surgir ce que l’on a en soi, il faut créer des occasions ou profiter d’occasions de le faire. Par la lecture, il est également possible de permettre ce surgissement et plus notre goût est « éduqué », plus ces surgissements seront nombreux et riches d’enseignements sur soi. En feuilletant l’un des ouvrages du Dr Gabel, que j’évoquais il y a peu, je suis tombé sur le concept de « suspension. » Bien évidemment avant de pouvoir en saisir toute son importante (si tant est qu’elle en ait), il me faudra beaucoup de temps et de persévérance. Mais à l’instant, il évoque quelques petites choses que je m’empresse de coucher sur le papier (sur l’écran en fait).

Quand je me présente à quelqu’un, je donne une partie de mon état civil, des choses apparentes qui ont, pour partie, formé ma personnalité. Suivant mon état de fatigue j’aurai un certain maintien, mon visage sera plus ou moins détendu, et mes vêtements plus ou moins distendus. Mais c’est bien moi qui suis là-devant. Puis en conversant, je laisserai, plus ou moins consciemment, apparaître certains traits de caractère, certains tics de langage, des mimiques, mon bric-à-brac personnel. Mais beaucoup de choses resteront cachées, dans des recoins, ou sous des dalles. Bref je ne serai moi que d’une certaine façon. Avec le temps et les rencontres, tout ceci prendra de l’épaisseur, les couches se multiplieront et suivant qui est devant moi, surgiront ces petits riens qui sont ce que je suis.

Dans une certaine mesure toutefois car il n’est pas possible de se présenter d’une manière si impeccable. Toujours à la première rencontre, je présenterai en fin de compte qui je suis réellement. C’est dans ce premier moment que je peux évoquer la suspension. Ce n’est pas qu’un soupir, un blanc, un moment fugace, c’est aussi tout cet appareil complexe qui me constitue. C’est tout ce que je pourrais dire si. A la fois la longue théorie des possibles et tout ce que je pense et je suis en fait. Cet instant sera en suspension à chaque nouvelle rencontre, il sera une vapeur en attente de condensation. Ce qui fait la poussière d’une maison condamnée.

10.22.2006

Evidence

Mon goût prononcé pour le cinéma de genre a été flatté au-delà de mes espérances par le visionnage intense d’une série récemment disponible. Un producteur américain a réussi un tour de force en réunissant les plus grands réalisateurs de ce cinéma : Dante, Romero, Argento, Landis, Carpenter, Hooper et Miike pour ne citer qu’eux. Cette série vient à peine d’être éditée en France, mais aux States, cela fait longtemps que les aficionados ont eu la chance de les voir. J’ai passé la semaine à les télécharger et le week-end à les regarder. A force de visionnage, m’est venue une idée, trouble au départ, mais peu à peu, elle a pris forme. La force du genre vient de l’immédiateté de l’Univers dans lequel nous sommes transportés. Cinéma du code par excellence, il possède une grammaire spécifique, un vocabulaire à part et une galerie de personnages identifiables au premier coup d’œil. Et pourtant, cette immédiateté pour qu’elle fonctionne ne doit pas prendre la forme de l’évidence.

Les univers qu’il a construits, ce cinéma doit les respecter. Il faut qu’ils gardent leur cohérence, que les genres du genre ne soient pas mélangés. Un film de zombie ne peut accepter de vampires sans tomber dans le pastiche, un film de monstre ne peut en accepter qu’un, un loup-garou ne peut déplacer les objets par la pensée. Ces environnements codés ont été constitués par des maîtres, dans un film original le plus souvent. Puis des reprises les ont définitivement assis. Et seuls ces maîtres avaient la possibilité de les renouveler. J’en ai déjà parlé pour le Monde des morts. Mais ce que je disais sur l’immédiateté de ces univers n’est pas si vrai. La force de ces films repose sur des indices. Ils ne construisent pas de réalité mais laissent des traces de quelque chose qui pourrait être. Ils imaginent une autre appréhension de la réalité.

Les indices d’événements ont une force dramatique que n’a pas l’événement lui-même, tout en montrant (monstrare - monstre) ils donnent une indication, un espace limité qui situe un phénomène, ou un type de phénomène précis. L’indice qu’il se produit quelque chose transforme un périmètre sensible, lui donne une autre pâte. Cette petite déchirure excite l’imagination et le spectateur surinvestit l’indice. L’apparition d’un monstre dans cet état d’esprit a des effets sensibles directs. Certains réalisateurs, comme Sam Raimi, s’en sont servi pour développer des effets normaux dont Hitchcock, dans un autre genre, était également très friand.

Reprenons cet appareil Indice/Indication – Evénement/Phénomène et amusons nous avec. Dans l’univers déréalisé du travail, toute trace d’une effraction du réel est surinvestie comme l’indice d’un événement. Cette parousie n’entraîne pas ce frisson si spécifique, mais une forme de dépression collective, un déni de ce qui vient d’apparaître. L’événement est un monstre que l’on chasse en détournant le regard. Il n’y a plus dans l’univers du travail ce phénomène quasi surnaturel que l’on pouvait tous observer, son achèvement : une œuvre. Cette absence déréalise tout ce qui le précédait. On en a perdu même l’indice.

10.15.2006

Hoquets

C’est quoi une rupture ? Il y a longtemps de cela, je m’étais demandé s’il existait un terme qui nommait la ligne formée par le flux et le reflux de la mer sur la plage. C’est une ligne continue mais toujours mouvante, qui disparaît à peine esquissée. C’est une chose fragile mais que tout le monde connaît. Qui n’a pas laissé une fois ses pieds s’enfoncer dans le sable en deçà de cette arête ? Qui n’a pas expérimenté la caresse de l’eau sur ses talons et la sensation du sable qui s’effrite sous la voûte plantaire ? Cette délicate continuité me fascine encore aujourd’hui, mais elle a pris des formes qui la rendent presque méconnaissable.

C’est la matrice de toutes mes questions sur les processus d’aliénation, sur la perception du temps, sur les relations humaines… Ce fil fragile, ce plaisir sensuel, ce mouvement constant, tout cela je le retrouve dans les répétitions morbides : devant une machine à sous, devant un ordinateur, dans la contemplation de mon travail, dans l’observation de la foule. La passivité qu’induit cette répétition, je la combats à grands coups de ruptures : d’abord par des dénis, ensuite par des actions enfin par des constructions intellectuelles. Il n’est pas possible de sortir spontanément d’un état contemplatif, il faut construire des occasions de sorties, et pour les construire, il faut « réorienter » ses névroses. Ce sont mes échecs qui m’ont donné ce petit coup de pouce nécessaire.

Nous fantasmons tous notre vie. On s’imagine qui nous sommes constamment, nous inventons tout, tout le temps. Puis la réalité nous rappelle à l’ordre des choses, nous revient dans la gueule avec violence. Ce sont des moments-clés qu’il ne faut pas louper, des rendez-vous avec la vie qui permettent de se redéfinir. Des ruptures dans une continuité imaginaire, des occasions de devenir. Je tente de toutes mes forces de profiter de ces instants pour constituer un être-dans-le-monde authentique, de ne pas me mentir sur qui je suis et ce qui est alentour. C’est un exercice extraordinaire mais qui parfois est douloureux. Il ne faut pas passer à côté. Léo Ferré a eu cette formule magnifique à mon sens : « Entends la mer qui te remonte dans la gueule ». La réalité se vomit, il faut s’y préparer par des hoquets.

10.07.2006

Noria

La fin s’approche. Dans peu de temps, j’affronterai la machine inerte qu’est l’ANPE. Je vis les jours qui viennent comme un répit pendant lequel je peux à ma guise observer et agir sans craintes. Ma démission est devenue un laissez-passer pour toutes les sphères de l’entreprise dans laquelle je travaille. La noria des jours qui passent ne meut plus aucune machine. Je suis en quelques sortes au repos. Pourtant, comme à chaque fois dans ces moments-là (je n’en suis pas à mon coup d’essai), j’ai un regain d’énergie insoupçonnable ne serait-ce que quelques jours auparavant. Cette énergie me porte à des choses que je n’osais faire. Ce vide au-devant de moi devient ce que je cherche depuis longtemps, ce premier moteur non mû. Mais il n’a rien d’autonome, c’est un construit, un horizon, un vide qui aspire, la sensation de vertige qui déséquilibre tout un Univers. Un vide qui s’impose, dont je devine le bord, mais qui ne m’intéresse pas. Je suis face à lui décomplexé, détendu, ouvert. Je sais être au rebord d’un monde, mais je veux signer d’un dernier geste le monde que je quitte.

La chose qui m’a le plus marqué pendant ces années dans cette entreprise, c’est la puissance destructrice de l’inertie. Le lent flot des journées de travail brise plus durablement que n’importe quelle action ouvertement destructrice. Il suffit de laisser les volontés des salariés s’écraser contre le silence revendiqué de l’administration. Nul ne peut voir au-delà de cette puissance, elle est un mur qui masque ce vide créateur dont je parlais. Hiérarchies, procédures, routines, primauté de l’outil, tout ceci détruit peu à peu la volonté des salariés ; les écrase, mais en même temps, cela détruit également la volonté des membres de cette hiérarchie qui deviennent eux-mêmes des êtres sans volonté propre, qui ne veulent plus qu’à travers ça. D’où mon état d’euphorie, relative, actuel.

Ceci étant dit, il me semble que la grande question de l’entreprise telle que j’ai eu l’occasion de la voir - peut-être n’est-elle pas comme ça en fin de compte – c’est celle du vide. Toujours, il faut être dans le plein, il faut que tout soit marqué quelque part, que tout ait une référence dans un autre lieu que celui où on agit. Pourquoi créer des procédures quand tous les gestes se font par habitude ? J’ai vu comment se créait une procédure. Elle vient sur quelque chose d’existant mais qui a évolué, laissant un vide, une possibilité de faire autrement. Dans ces moments-là chacun a une idée de comment faire, mais cela n’est pas « viable » en entreprise, il faut tous agir d’une même manière sinon le salarié individualise sa manière d’agir, de l’unique apparaît, donc le danger de devenir « irremplaçable ». Je crois que c’est dans une usine Renault que des managers ont eu l’idée de laisser les salariés inventer de nouvelles manières de faire un geste, et si elle s’avère plus efficace, elle est déposée et devient la nouvelle manière de faire ce geste. Et le salarié reçoit un bonus.

Un roman de Jack London est éclairant à ce sujet. « Star Rogue » est l’histoire d’un prisonnier qui subit la torture de l’enserrement pour briser en lui toute volonté de mal agir. Une fois enserré, le prisonnier défaille et sombre dans un long rêve dans lequel il vit des vies anciennes qui ont existé. Cet enserrement, cet enlèvement de tout espace, je l’ai vu fonctionner en entreprise et ceux qui y sont pris se déréalisent doucement, sombrent dans une autre vie qui n’est pas eux. Ils agissent de manière éhontée. Ils brisent ce « gentleman agreement » nécessaire pour vivre ensemble en bonne intelligence. Ils deviennent schizophrènes. Donc paranoïaques, puisque tout de même beaucoup continuent d’agir « normalement » autour d’eux, donc ne reconnaissent pas en lui celui qu’il est devenu. Je lis actuelle « La fausse conscience » du Dr Gabel, je pense pouvoir tirer de cette lecture des outils pratiques pour comprendre ce que j’ai cru entrevoir.

10.04.2006

Violence (suite)

Et puis l’Université. Je me souviens de cette période bénie quand tout était permis. Aucune obligation de présence, cours magistraux que nous suivions dans l’anonymat presque complet ; car passer inaperçu dans un amphithéâtre de 500 places est plus facile que dans une salle de 40 avec appel en début de cours. Et cette promiscuité délicieuse, ces échanges de regards, ces nouveautés si loin de mes habitudes, bref l’Université au début, c’est vraiment chouette. Et puis, ça se gâte. Il faut achever un cursus, passer des épreuves parfois difficiles, montrer patte blanche et comme disait un de mes maîtres « passer sous les fourches caudines » ou « sortir du couvent des oiseaux ». On perd énormément par la suite, on doit accepter de se soumettre à des professeurs qui ont tout pouvoir sur vous. Car passer son bac, c’est en fait anodin, on reste nombreux jusqu’au bout. Finir un cursus c’est plus exigent, on n’est plus qu’une poignée à la fin, et dans notre environnement le pourcentage de professeurs augmente considérablement. Puis il faut bien les choisir, miser sur le bon cheval en quelque sorte, donc fréquenter les professeurs les mieux pourvus dans le champ.

Cette caste, car c’est comme cela qu’elle se perçoit, de professeurs d’Université peut tout. Elle peut vous accepter dans son sein comme vous détruire. Tant que vous êtes simples étudiants, elle n’a aucune considération pour vous, quand vous devenez disciples, elle est votre maître absolu. Obéir, travailler pour eux, faire des recherches qu’ils pilleront sans vous citer, être constamment humiliés par leurs égos surdimensionnés. Et ce mépris incalculable ! Il suffit d’avoir affronté l’administration quand on a une demande impérieuse pour se convaincre qu’en fin de compte tant que vous n’êtes pas du sérail, vous n’êtes rien. Même dans l’armée une telle violence n’existe pas, malgré la discipline et la présence d’armes meurtrières. Un Professeur d’Université est comparable à un Commissaire Politique soviétique, ou un Inquisiteur, devant lui vous avez tord, vous êtes un accusé perpétuel, mais vous ne savez pas de quoi, vous payer un prix que vous ignorez pour des fautes inconnues. Parce que c’est vous, parce que c’est lui. Cette violence hallucinante dans une démocratie se perpétue, s’excuse indéfiniment, rien ne peut la remettre en cause que l’acte individuel de sortir de l’Université. Je regrette parfois de n’avoir pas continué plus loin mes études, et puis je regarde ceux qui sont restés et je compte ceux qui ont réussi à vivre de cette passion. Aucun.

10.03.2006

Violence

Nous avons tous un petit lexique idéologique grâce auquel nous comprenons le monde environnant. Souvent les définitions que nous y trouvons sont floues. Ce sont des maximes, des phrases colportées, des images, rien qui ne puisse en l’état être intégré dans le Larousse. Mais la plupart de ces termes nous sont communs. Violence est un terme « surchargé », le vocabulaire associé y est important, les images multiples, et chacun a son ou ses expériences de la violence. Pour contrarier les effets de cette Violence, il faut organiser des contre-feux, créer des paravents voire monter des murs. Une campagne d’affichage sur le sujet a été lancée récemment, les murs de Paris en sont couverts, son propos est simple : que les victimes parlent des violences qu’elles subissent, dans les établissements scolaires. Sur l’affiche sont notées des mots également surchargés (violence, racket, harcèlement, viol) accompagnés de ce slogan : « La violence si tu te tais elle te tue ». Pour le site (www.jeunesviolencesecoute.fr) la violence est définie comme « tout ce qui porte atteinte à autrui ».

Cette campagne d’information lancée par le L’Île-de-France vers les lycées (la Région est compétente en ce domaine) dure depuis six ans, ses effets ne sont pas évidents. Le récent classement paru dans Le Point des établissements scolaires les plus violents n’apporte aucune donnée fiable car il se base sur une « main courante » des violences déclarées. Les plus « violents » sont ceux qui ont une administration pointilleuse qui répond avec diligence aux soifs statistiques du Ministère. Pas de comparatif dans le temps non plus, ce sont des statistiques statiques qui mêlent heurts sur le parvis de l’établissement, jets de gomme et lacérations sur une année. Tout ce discours (sensibilisation et condamnation) a une fonction à mon sens : limiter la compréhension réelle de la violence scolaire, comparable à celle d’un univers carcéral, comme décrit par Erwin Goffman dans « Asile ». C’est la violence même de l’institution qui est masquée, travestie par un discours calque de celui constitué sur les banlieues. Opposer intérieur/extérieur n’est pas suffisant, l’école est dans la société mais elle a ses propres règles, ses conflits internes institution/étudiants/professeurs, et ses enjeux. Un champ comme un autre et il faut le considérer comme tel. Avec ce bémol que ceux pour qui il fonctionne en sont ses prisonniers.

9.29.2006

Fissure

Depuis quelques temps, j’ai pris l’habitude de déambuler dans la rue, un iPod aux oreilles. J’ai un goût prononcé pour les musiques électroniques et bien rythmées. Ca m’aide à passer le temps lors de mes pérégrinations administratives (voir Blog du 25 septembre 2005). Certains de ces morceaux présentent des ruptures de rythme, des variations violentes, des pics sonores. Quand ces moments arrivent, la douce rêverie qui naît de ma foulée s’interrompt, mes pupilles se dilatent, la perception du monde se trouble, l’espace d’un instant. De cette petite fissure temporelle sortent toutes sortes de choses. Des petits flashs, des idées disparates, des images, mais rien qui n’avait de lien avec ce qui s’enchaînait auparavant. Et puis, je me suis dit qu’après tout, ça peut fonctionner sur une échelle plus importante.

Une société qui tourne, qui ronronne mais qui se voit affligée de petites fissures, où des événements soudain surgissent ou des petits groupes qui se décalent légèrement, qui ne font pas comme tout le monde, culturellement, socialement ou politiquement, doit générer des idées de ce type, des flashs, images ou idées disparates. C’est un peu ce qui s’est passé lors de tous les grands chocs historiques, on peut observer un peu avant des petites fissures qui ont généré de la nouveauté, qui ont détonné dans le décor. Pas besoin de grands mouvements pour que ça naisse, juste une fissure, un petit bruit, un souffle. Les grandes déflagrations ne font s’effondrer que les édifices déjà détruits.

9.28.2006

Temps (suite)

Bien évidemment, quand je parlais d’abrutissement, je ne faisais pas montre d’une originalité trop excessive. La littérature ouvrière des siècles passés fourmille d’exemples marquants d’abrutissement dans le travail. Quand après 14 heures passées sur une machine, les petites mains devaient s’en retourner chez elles pour retrouver un semblant de force, qui s’évanouissait quasiment dès leur réveil, l’abrutissement était évident : moral, physique et social. L’abrutissement moderne est plus « sournois ». Après de longues études, le salarié moderne à l’espoir de la réussite chevillée au corps. Progression sociale, confort matériel, liberté individuelle, et j’en passe, définissent ses « valeurs centrales de cohésion ». Tout est fait pour qu’il acquière par le travail les moyens de son accomplissement personnel. C’est dans cette perspective que la nouvelle gestion du temps dans l’entreprise abrutit le salariat. Il reste dépossédé de son travail, mais cette dépossession n’a plus l’évidence formelle du résultat physique de son travail, on ne compte plus les objets matériels mais les services achevés. Cette volatilité du résultat du travail ne peut se résumer dans le temps/production. Il était possible de définir une marchandise par le temps de travail qu’elle renfermait. Rien de tel avec les services, le processus de production qui les définit est immatériel. Et le temps réel passé sur chaque tâche est de fait incalculable. Il est passé à autre chose.

Je ne peux dire voilà mon travail, voilà le temps que j’ai passé dessus, je ne peux évoquer que les procédures définies (fameuses normes ISO), le cheminement du service en constitution, mais je sais que tout le travail que j’injecte dans ces procédures est inutile. Le temps que je passe sur mes tâches, je sais qu’il peut être réduit à peau de chagrin par la machine, j’en ai la preuve sur le long terme, et le temps effectif que je peux mesurer aujourd’hui je sais que dans peu de temps, il sera quasiment inexistant. Pourquoi ne pas m’en libérer tout de suite ? Il suffit d’une requête et un service est rendu presque automatiquement. Pourquoi dois-je passer ce temps inutile sur cette tâche précise, routinière ? C’est dans cette perspective que j’essayais de comprendre en quoi le temps du salarié est du temps perdu. Je tentais de trouver la raison immanente de ce gâchis. J’ai opté pour une raison sociale, mais il doit y en avoir d’autres plus subtiles. Ou pas. Peut-être n’est-ce qu’un mauvais rêve ?

9.27.2006

Temps

Depuis que je me suis mis en marge de mon entreprise, j’ai tout loisir d’observer l’épaisseur du travail effectif. La lecture du « Droit à la paresse » de Lafarge m’a été sur ce point d’une grande utilité. Qu’est-ce que le travail en entreprise ? Quel est le travail réel du salarié en entreprise ? Le jour de l’embauche, nous signons un contrat qui oblige, qui contraint : lieu de travail, horaires et tâches. Le salarié donne de son temps contre rémunération, une partie de ce temps n’est d’ailleurs jamais pris en compte, de la préparation à son départ vers l’entreprise à la récupération de son départ de l’entreprise. Le temps-entreprise est un temps-machine, adossé au fonctionnement d’un réseau d’outils. Ces outils son intégrés aux tâches des salariés, mais avec l’usage, il faut se rendre à l’évidence que ce sont plutôt les tâches des salariés qui sont intégrées dans l’outil de travail. La cadence du travail rythme le temps travaillé. Les Hz de l’ordinateur sont les secondes de l’employé. L’individu n’est plus que son « poste de travail », donc entièrement remplaçable, il est résumé au temps donné en appui à la fonction machine.

Toute la journée fuit dans la contemplation du travail réel de la machine ; les gains de productivité immenses qu’elle permet effectivement s’évanouissent dans la nécessaire occupation du temps. Car que faire de tout le temps libéré ? Comment l’occuper ? Quelle société moderne peut se permettre de laisser une vaste majorité de son peuple libre de tout travail ? L’abrutissement est devenu, de fait, une des fonctions principales de l’entreprise.

9.26.2006

Indigène - Autochtone

Le mot connaît un regain d’usage. Indigène fourmille dans la presse, en Une, en pages Politique, ou Sociale, ou Culture ; moins en Faits Divers. Quand sont évoquées les populations indigènes, il faut comprendre les populations des anciennes colonies françaises. Le terme indigène n’est pas neutre, il fait référence au sang, à la substance de l’autre, à sa différence indépassable, quand autochtone se limite à la terre. L’indigène était dépossédé de sa terre parce qu’il était substantiellement incapable de la mettre en valeur, il était usurpateur d’une terre qui de droit appartenait au colon, au civilisateur. L’indigène était endémique, maladie du lieu qu’il fallait éradiquer par tous les moyens. Les écrits des théoriciens de la colonisation française sont sur ce point hallucinants, mais rien de neuf sous le soleil, le précédent américain était là.

Durant la « deuxième guerre de trente ans » (George Steiner) de nombreux colonisés ont combattu auprès des indigènes pour libérer les terres irrédentes de métropole et de son Empire avant d’être oubliés. Que les enfants et petits-enfants de cette « armée des ombres » reviennent sur cette période devenait nécessaire, urgent même. Ils rappellent qu’ils sont eux aussi la France, indigènes de ce pays et non pas autochtones de banlieue. Tout ce travail de mémoire sera également fait par ceux qui ont lutté pour qu’elle soit oubliée. En admettant enfin que les fils des colonies sont aussi français, l’histoire officielle redonnera l’espoir, encore socialement et économiquement illusoire, qu’ils ont les mêmes droits que les fils du Berry et de l’Hainaut. Après tout « l’armée de réserve » aura toujours besoin de bras.

9.19.2006

Limite

Nous avons tous, à un moment ou à un autre, fait l’expérience du territoire animal. Rentrer dans ce périmètre défini par un individu a comme conséquence directe l’adoption de postures agressives par cet individu. Il existe des limites qu’il ne faut pas franchir, ce sont souvent des limites définies de manière peu évidentes, pour nous. Nous avons nos propres limites, peu évidentes pour les autres, mais il existe des règles tacites à peu près connues de tous, et acceptées comme telles. Avec quelques variantes toutefois. Qui dépasse ces limites, s’expose à une réaction violente de notre part ; des réactions qui souvent nous dépassent elles-mêmes. Nous avons un agir animal que les règles de bonne société ont bien compris. Ces limites individuelles se transforment en limites sociales, dès lors elles ne sont plus tacites mais écrites. Tous les codes qui régissent notre quotidien le prouvent. A tout moment de son existence, les Hommes en société sont soumis à des règles que parfois ils ignorent, mais qui sont écrites quelque part. Et certainement pour le bien de tous.

Ce ne sont là que des limites a minima, nécessaires pour vivre ensemble. Il en existe d’autres, qui sont la conséquence directe du vivre ensemble, mais qui ne relèvent plus d’une quelconque animalité. Elles sont d’ordre idéologique et parfois difficilement identifiables. Il faut en faire l’historique, comprendre d’où elles viennent et comment elles ont pu, pour certaines acquérir ce caractère naturel. Par exemple le droit de propriété individuel ; c’est un droit qui a été entièrement construit à l’époque de Locke, et mis en musique par lui pour soutenir le grand effort de décommunalisation des terres anglaises. Le but étant de permettre l’industrialisation de l’élevage, et du tissage. Ce concept de propriété individuelle n’a ensuite été attaqué que sur le principe des droits naturels : « Le premier ayant clos un champ et dit ceci est à moi », je fais ça de mémoire, garantissant ainsi à cette construction idéologique l’apparat d’un droit quasi animal.

Une fois ce droit naturalisé, il suffit d’une force qui contraint légitimement tout le monde (ou presque) à le respecter, et le tour est joué. Ainsi l’Angleterre s’est-elle vue gratifiée d’un Etat qui remplaçait l’ancienne relation de fidélité des Seigneurs au Roi, par une garantie de la propriété des grands propriétaires par une force légitime et financée par eux. L’Etat est au départ une affaire de garantie. Pour s’imposer à tous, il fallut édicter des règles contraignantes, s’appuyer sur les forces sociales les plus conservatrices, et trouver des terra nullus pour les expropriés. Ce fut un long processus, beaucoup plus complexe, mais je simplifie pour aller droit au but.

Quand nous sommes devant une limite qui nous semble infranchissable, il faut s’interroger sur la réalité de cette limite, son histoire et sa fonction réelle. Dépasser une limite que pourtant tous semble admettre est un des plus grands plaisirs qui soit ; il faut le faire avec malice comme le petit garçon qui cria pendant le défilé : « Le Roi est nu ».

9.15.2006

Le droit à la paresse

"Si, déracinant de son coeur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait de sa force terrible, non pour réclamer les Droits de l'homme, qui ne sont que les droits de l'exploitation capitaliste, non pour réclamer le Droit au travail qui n'est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d'airain, défendant tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d'allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers... Mais comment demander à un prolétaire corrompu par la morale capitaliste une résolution virile?"

Paul Lafargue, dans "Le droit à la paresse", Ed Allia, 1999, P63-64

9.14.2006

Al-Qaïda

Peut-être qu’à force de faire des revues de presse pour des groupes industriels, j’ai fini par prendre un pli mais ce groupe terroriste ressemble plus à une franchise qu’à une holding. Le terme a été utilisé pour la première fois par les services de renseignement du gouvernement américain en lieu et place de Maktab al-khadamat, mouvement constitué pour lutter contre l’occupation soviétique de l’Afghanistan, avec des financements américains. A la fin de cette occupation, cette organisation n’avait plus lieu d’être. Pourtant, elle continuait ses activités. Après tout, pourquoi laisser à l’abandon une organisation riche en hommes et en moyens, et bien structurée. Oussama Ben Laden en prenait seul la tête, faute d’associés. De nombreux mouvements islamistes radicaux agissaient dans divers pays musulmans, mais sans liens solides entre eux. Mouhammar El Khadafi, Hassan El Tourabi et bien d’autres avaient tenté de les organiser ; en vain. Ces petites structures locales occupaient des niches très rentables, qui généraient d’importants revenus. Parfois ils remplaçaient l’Etat auprès de certaines populations acquérant par ce biais une fonction politique importante. Al Qaïda avait trouvé un marché pour se développer.

Des actions d’éclat faisaient connaître ce Groupement d’intérêts auprès des professionnels, certains devenaient des franchises. Les revenus générés par cette nouvelle structure attiraient d’autres mouvements mal organisés. Elle offrait son aide contre des rétributions ou finançait des actions pour ouvrir des marchés locaux en devenir. Le marché européen par exemple était quelque peu délaissé. Quelques campagnes ont suffi. Après il fallait trouver des slogans, un discours, bref marqueter tout ça. Peut-être certains croient vraiment parler pour leur dieu… On ne sait jamais, des publicitaires ont sombré dans le mysticisme. Personnellement, je ne vois dans ce groupe terroriste qu’une franchise bien dirigée, efficace mais qui aura un peu de mal à survivre à son fondateur.

9.13.2006

Gaza

Pourquoi la situation des populations de Gaza ne s’améliore-t-elle pas ? Depuis la création de l’Etat d’Israël, les populations déplacées sur ce fin littoral de la Méditerranée vivent dans le dénuement le plus total. Malgré les plans d’aide, les accords de développement, les actions menées sur le terrain par toute sorte d’organisations humanitaires, la vie à Gaza est intenable. Et pourtant, ça tient. Prises en tenailles entre le Hamas et Israël, elles gardent l’espoir. Les groupes islamistes radicaux ont sous la main un vivier de désespérés quasi inépuisable (plus d’un million d’habitants) ; bien qu’entreprenante, la petite bourgeoisie naissante ne peut travailler dans des conditions décentes. Seules 200 000 personnes parviennent à subvenir à leurs besoins sans l’aide d’organisations caritatives.

L’Etat palestinien est exsangue, impossible de payer les fonctionnaires, les dettes, de financer les infrastructures sans crédits ou aide internationale. L’Union Européenne a beaucoup investi pour un résultat nul. L’arrivée au pouvoir du Hamas a encore un peu plus isolé ce pays. Les sanctions économiques qui ont été prises par l’UE et les Etats-Unis devraient être bientôt levées, mais pour quoi faire ? Si tout ce qui est fait doit être systématiquement défait, comment sur le long terme permettre le développement de ces territoires ? Le développement durable est pour ce pays un enjeu critique.

Aller vers où ? Tant que Gaza reste un enjeu intérieur pour Israël, rien ne peut être fait. Les différents gouvernements se servent de ces populations pour asseoir leurs positions intérieures. C’est un peu comme si nos gouvernements bombardaient la Corse à la moindre crise politique. C’est facile, efficace mais heureusement dans le cas de Gaza, ça semble marcher de moins en moins bien. Les partisans de la paix avec ce micro-Etat sont nombreux, les enjeux de politique intérieure semblent mieux posés, bref Israël commence à ressembler à une démocratie. Sans ça, pas de vie décente à Gaza.

9.12.2006

Un anniversaire spectaculaire

Je ne dois pas être loin de la vérité en écrivant que nous avons tous un souvenir précis du 11 septembre 2001. Ce jour-là, j’ai peu travaillé, et nul n’était là pour me rappeler mes tâches. J’étais hypnotisé par le long défilé des images sur l’Internet. Mon bureau était devenu une matrice à fantasme sont je suis ressorti les yeux au ciel. Impossible de me détacher de cette vision d’un avion se jetant contre une tour. Je revois sa vitesse, l’impact et la gigantesque gerbe de métal, de verre et de fumées qui en résultait. Et puis une fois devant mon poste de télévision ce bandeau en bas de l’écran de CNN « America at war ». A partir de ce moment, tout ce que j’avais absorbé de l’événement, je le vomissais. Quelqu’un interprétait l’image à ma place, le moment de tremendum perdait sa religiosité pour devenir un objet-là. La séparation induite par ce discours a suscité tout le reste des événements.

La période qui a suivi cet événement fut intellectuellement très pauvre. Tout le monde présentait les images comme des discours. Rien ne parlait plus qu’elles. L’iconodoulie faisait des ravages, l’image devenait sacrée. De plus, elles se multipliaient, de nouveaux témoignages visuels arrivant sans cesse ; la machine s’emballait. Seuls les prêtres des média étaient autorisés à disserter, à dire l’image, à dire son discours inhérent. Tout cela aboutissait à la reprise du « Grand Jeu » et la deuxième destruction de l’Irak. La route des Indes passait par New-York !

Juste en passant, Peter Gabriel écrivait une chanson sur cet événement dans laquelle il chantonnait :

Mamma's little boy has fallen down,
Mamma's little boy has hit the ground.
Now he's gone, Ian is gone,
his time is done.
The weight of a dream
can take you down.

White, white ashes, building crashes down.

So well, pretend it's all well conceived,
Build solid as steel, stuff we believe.
Now he's gone. Ian is gone,
his time is done.

The weight of a dream
can bring you down.
The weight of a dream
can bring you down.

9.10.2006

Complot

Je viens de m’en rendre compte. A force de disserter sur les classes dirigeantes et l’Empire, il est possible en me lisant, que germe l’idée dans l’esprit du lecteur qu’il existe un genre de complot d’un petit groupe d’obscurs multimilliardaires qui aurait comme but de faire main basse sur les richesses de la planète. Groupe organisé et cohérent qui a un projet unique. Evidemment, rien de tel n’existe. C’est une vision hollywoodienne du monde. Ce que mon professeur de Sciences Politiques appelait le syndrome E.T., la fameuse poupée de Frank Oz. Cela équivaut à chercher hors champ les mécanismes qui régulent ce champ. En prenant parfois l’entreprise comme exemple, j’essaie de comprendre certains mécanismes transversaux par analogie. Ce qui se joue dans un service c’est peu ou prou ce qui se joue dans un parti politique. Les capitaux sont rares et les acteurs pléthoriques. Les rapports pourtant sont équivalents.

Cette théorie du complot fait hélas de nombreux dégâts. Il est plus facile de penser une entité pétrifiée qu’un groupe en mouvement, de disserter sur des objets morts que sur du vivant. Réifier « les chômeurs », c’est plus simple que de comprendre la fonction de « l’armée de réserve ». On comprend mieux pourquoi Sarkozy oblige les immigrés sans papiers à ne rien réclamer quand on sait que cette main d’œuvre permet aux grands groupes du BTP de réduire leurs masses salariales. Il n’y a pas de complot là-dedans, mais des mécanismes que l’on peut observer, comprendre et au final dénoncer. En fait j’essaie à présent d’appliquer ce que j’avais lu et réorganisé pour faire mon mémoire sur l’aliénation.

Car il s’agit de cela, d’aliénation. En ne cherchant pas à comprendre ce qui nous arrive, nous acceptons qu’une partie de notre vie soit aliénée, nous soit étrangère. Certaines paranoïas ou conduites schizoïdes que j’observe au quotidien à mon bureau sont le fait du travail tel qu’il est organisé. Ce sont des petits flashes, mais ils expriment l’étrangeté du salarié. Comment peut-on supporter d’endosser tous les jours un habit qui n’est pas le sien et ce pendant plus de sept heures par jour ? Pas de complots, mais des mécanismes.

Individualisme

En novembre 1914, lors d’une conférence à l’Ecole des Pairs, le Science Po japonais, Sôseki exposait ce qu’il entendait par individualisme. Ne pouvant aborder de front un sujet aussi sensible dans le Japon de l’époque, il multipliait les digressions, les apartés, et les bons mots. Et quand il s’est agi de rentrer dans le vif du sujet, il évoque un point crucial que l’on a tendance à oublier : l’individualisme est une question de moyens. Lui-même ne pouvait affirmer son individualisme que parce qu’il était un intellectuel mondialement reconnu. Parce qu’il avait acquis les moyens de son indépendance, parce qu’il avait un certain pouvoir. La grande question politique du Japon de l’époque était celle de la puissance de l’Etat. Grâce à sa victoire contre la Russie, le Japon était devenu une puissance régionale qui pouvait rivaliser avec les grands Empires occidentaux. Mais le modèle occidental jusqu’alors imposé par l’Etat ne convenait plus à la classe dirigeante japonaise ; une fois dépassé par l’élève, le maître devenait moins respectable.

C’est donc la constitution d’une voie japonaise de développement qui se jouait. Sôseki voyait, avec inquiétude, la classe dirigeante prendre un pli militariste. C’était pour lui un dilemme moral : il vaut mieux en temps de paix développer la morale individuelle qu’une soit disante morale d’Etat. De fait, il aborde la question de la réussite individuelle, acquisition de l’indépendance de l’individu par le pouvoir et l’argent, sans une seule fois s’intéresser aux conséquences sociales de l’apparition d’une bourgeoisie nationale indépendante. La question de l’Etat n’est qu’une question morale. Celle de l’individualisme une question de pouvoir. Nous retrouvons cette même rupture pendant la République de Weimar. La constitution d’un nouveau corpus idéologique se fait contre l’Etat ante, laissant cette coquille vide prête à servir un groupe constitué d’aventuriers.

Depuis la grande rupture libérale des années 80, nous sommes entrés dans une configuration équivalente à celles évoquées. La classe dirigeante est en train de créer un nouveau corpus idéologique dont la fonction est de détruire ce que l’on appelait l’Etat providence. L’Etat doit seulement assurer la paix sociale et garantir la liberté des grandes entreprises. Comme les citoyens de la Grèce antique les nouveaux citoyens ne seront plus qu’une poignée, face à une multitude de serviteurs et d’allogènes sans droits. La maîtrise de l’appareil d’Etat est l’affaire de quelques individus, en d’autres mots, l’Etat est à prendre. La démocratie risque de connaître quelques temps difficiles. Une nouvelle raison de rester vigilants.