Nuits de paresse

10.04.2006

Violence (suite)

Et puis l’Université. Je me souviens de cette période bénie quand tout était permis. Aucune obligation de présence, cours magistraux que nous suivions dans l’anonymat presque complet ; car passer inaperçu dans un amphithéâtre de 500 places est plus facile que dans une salle de 40 avec appel en début de cours. Et cette promiscuité délicieuse, ces échanges de regards, ces nouveautés si loin de mes habitudes, bref l’Université au début, c’est vraiment chouette. Et puis, ça se gâte. Il faut achever un cursus, passer des épreuves parfois difficiles, montrer patte blanche et comme disait un de mes maîtres « passer sous les fourches caudines » ou « sortir du couvent des oiseaux ». On perd énormément par la suite, on doit accepter de se soumettre à des professeurs qui ont tout pouvoir sur vous. Car passer son bac, c’est en fait anodin, on reste nombreux jusqu’au bout. Finir un cursus c’est plus exigent, on n’est plus qu’une poignée à la fin, et dans notre environnement le pourcentage de professeurs augmente considérablement. Puis il faut bien les choisir, miser sur le bon cheval en quelque sorte, donc fréquenter les professeurs les mieux pourvus dans le champ.

Cette caste, car c’est comme cela qu’elle se perçoit, de professeurs d’Université peut tout. Elle peut vous accepter dans son sein comme vous détruire. Tant que vous êtes simples étudiants, elle n’a aucune considération pour vous, quand vous devenez disciples, elle est votre maître absolu. Obéir, travailler pour eux, faire des recherches qu’ils pilleront sans vous citer, être constamment humiliés par leurs égos surdimensionnés. Et ce mépris incalculable ! Il suffit d’avoir affronté l’administration quand on a une demande impérieuse pour se convaincre qu’en fin de compte tant que vous n’êtes pas du sérail, vous n’êtes rien. Même dans l’armée une telle violence n’existe pas, malgré la discipline et la présence d’armes meurtrières. Un Professeur d’Université est comparable à un Commissaire Politique soviétique, ou un Inquisiteur, devant lui vous avez tord, vous êtes un accusé perpétuel, mais vous ne savez pas de quoi, vous payer un prix que vous ignorez pour des fautes inconnues. Parce que c’est vous, parce que c’est lui. Cette violence hallucinante dans une démocratie se perpétue, s’excuse indéfiniment, rien ne peut la remettre en cause que l’acte individuel de sortir de l’Université. Je regrette parfois de n’avoir pas continué plus loin mes études, et puis je regarde ceux qui sont restés et je compte ceux qui ont réussi à vivre de cette passion. Aucun.

10.03.2006

Violence

Nous avons tous un petit lexique idéologique grâce auquel nous comprenons le monde environnant. Souvent les définitions que nous y trouvons sont floues. Ce sont des maximes, des phrases colportées, des images, rien qui ne puisse en l’état être intégré dans le Larousse. Mais la plupart de ces termes nous sont communs. Violence est un terme « surchargé », le vocabulaire associé y est important, les images multiples, et chacun a son ou ses expériences de la violence. Pour contrarier les effets de cette Violence, il faut organiser des contre-feux, créer des paravents voire monter des murs. Une campagne d’affichage sur le sujet a été lancée récemment, les murs de Paris en sont couverts, son propos est simple : que les victimes parlent des violences qu’elles subissent, dans les établissements scolaires. Sur l’affiche sont notées des mots également surchargés (violence, racket, harcèlement, viol) accompagnés de ce slogan : « La violence si tu te tais elle te tue ». Pour le site (www.jeunesviolencesecoute.fr) la violence est définie comme « tout ce qui porte atteinte à autrui ».

Cette campagne d’information lancée par le L’Île-de-France vers les lycées (la Région est compétente en ce domaine) dure depuis six ans, ses effets ne sont pas évidents. Le récent classement paru dans Le Point des établissements scolaires les plus violents n’apporte aucune donnée fiable car il se base sur une « main courante » des violences déclarées. Les plus « violents » sont ceux qui ont une administration pointilleuse qui répond avec diligence aux soifs statistiques du Ministère. Pas de comparatif dans le temps non plus, ce sont des statistiques statiques qui mêlent heurts sur le parvis de l’établissement, jets de gomme et lacérations sur une année. Tout ce discours (sensibilisation et condamnation) a une fonction à mon sens : limiter la compréhension réelle de la violence scolaire, comparable à celle d’un univers carcéral, comme décrit par Erwin Goffman dans « Asile ». C’est la violence même de l’institution qui est masquée, travestie par un discours calque de celui constitué sur les banlieues. Opposer intérieur/extérieur n’est pas suffisant, l’école est dans la société mais elle a ses propres règles, ses conflits internes institution/étudiants/professeurs, et ses enjeux. Un champ comme un autre et il faut le considérer comme tel. Avec ce bémol que ceux pour qui il fonctionne en sont ses prisonniers.

9.29.2006

Fissure

Depuis quelques temps, j’ai pris l’habitude de déambuler dans la rue, un iPod aux oreilles. J’ai un goût prononcé pour les musiques électroniques et bien rythmées. Ca m’aide à passer le temps lors de mes pérégrinations administratives (voir Blog du 25 septembre 2005). Certains de ces morceaux présentent des ruptures de rythme, des variations violentes, des pics sonores. Quand ces moments arrivent, la douce rêverie qui naît de ma foulée s’interrompt, mes pupilles se dilatent, la perception du monde se trouble, l’espace d’un instant. De cette petite fissure temporelle sortent toutes sortes de choses. Des petits flashs, des idées disparates, des images, mais rien qui n’avait de lien avec ce qui s’enchaînait auparavant. Et puis, je me suis dit qu’après tout, ça peut fonctionner sur une échelle plus importante.

Une société qui tourne, qui ronronne mais qui se voit affligée de petites fissures, où des événements soudain surgissent ou des petits groupes qui se décalent légèrement, qui ne font pas comme tout le monde, culturellement, socialement ou politiquement, doit générer des idées de ce type, des flashs, images ou idées disparates. C’est un peu ce qui s’est passé lors de tous les grands chocs historiques, on peut observer un peu avant des petites fissures qui ont généré de la nouveauté, qui ont détonné dans le décor. Pas besoin de grands mouvements pour que ça naisse, juste une fissure, un petit bruit, un souffle. Les grandes déflagrations ne font s’effondrer que les édifices déjà détruits.

9.28.2006

Temps (suite)

Bien évidemment, quand je parlais d’abrutissement, je ne faisais pas montre d’une originalité trop excessive. La littérature ouvrière des siècles passés fourmille d’exemples marquants d’abrutissement dans le travail. Quand après 14 heures passées sur une machine, les petites mains devaient s’en retourner chez elles pour retrouver un semblant de force, qui s’évanouissait quasiment dès leur réveil, l’abrutissement était évident : moral, physique et social. L’abrutissement moderne est plus « sournois ». Après de longues études, le salarié moderne à l’espoir de la réussite chevillée au corps. Progression sociale, confort matériel, liberté individuelle, et j’en passe, définissent ses « valeurs centrales de cohésion ». Tout est fait pour qu’il acquière par le travail les moyens de son accomplissement personnel. C’est dans cette perspective que la nouvelle gestion du temps dans l’entreprise abrutit le salariat. Il reste dépossédé de son travail, mais cette dépossession n’a plus l’évidence formelle du résultat physique de son travail, on ne compte plus les objets matériels mais les services achevés. Cette volatilité du résultat du travail ne peut se résumer dans le temps/production. Il était possible de définir une marchandise par le temps de travail qu’elle renfermait. Rien de tel avec les services, le processus de production qui les définit est immatériel. Et le temps réel passé sur chaque tâche est de fait incalculable. Il est passé à autre chose.

Je ne peux dire voilà mon travail, voilà le temps que j’ai passé dessus, je ne peux évoquer que les procédures définies (fameuses normes ISO), le cheminement du service en constitution, mais je sais que tout le travail que j’injecte dans ces procédures est inutile. Le temps que je passe sur mes tâches, je sais qu’il peut être réduit à peau de chagrin par la machine, j’en ai la preuve sur le long terme, et le temps effectif que je peux mesurer aujourd’hui je sais que dans peu de temps, il sera quasiment inexistant. Pourquoi ne pas m’en libérer tout de suite ? Il suffit d’une requête et un service est rendu presque automatiquement. Pourquoi dois-je passer ce temps inutile sur cette tâche précise, routinière ? C’est dans cette perspective que j’essayais de comprendre en quoi le temps du salarié est du temps perdu. Je tentais de trouver la raison immanente de ce gâchis. J’ai opté pour une raison sociale, mais il doit y en avoir d’autres plus subtiles. Ou pas. Peut-être n’est-ce qu’un mauvais rêve ?

9.27.2006

Temps

Depuis que je me suis mis en marge de mon entreprise, j’ai tout loisir d’observer l’épaisseur du travail effectif. La lecture du « Droit à la paresse » de Lafarge m’a été sur ce point d’une grande utilité. Qu’est-ce que le travail en entreprise ? Quel est le travail réel du salarié en entreprise ? Le jour de l’embauche, nous signons un contrat qui oblige, qui contraint : lieu de travail, horaires et tâches. Le salarié donne de son temps contre rémunération, une partie de ce temps n’est d’ailleurs jamais pris en compte, de la préparation à son départ vers l’entreprise à la récupération de son départ de l’entreprise. Le temps-entreprise est un temps-machine, adossé au fonctionnement d’un réseau d’outils. Ces outils son intégrés aux tâches des salariés, mais avec l’usage, il faut se rendre à l’évidence que ce sont plutôt les tâches des salariés qui sont intégrées dans l’outil de travail. La cadence du travail rythme le temps travaillé. Les Hz de l’ordinateur sont les secondes de l’employé. L’individu n’est plus que son « poste de travail », donc entièrement remplaçable, il est résumé au temps donné en appui à la fonction machine.

Toute la journée fuit dans la contemplation du travail réel de la machine ; les gains de productivité immenses qu’elle permet effectivement s’évanouissent dans la nécessaire occupation du temps. Car que faire de tout le temps libéré ? Comment l’occuper ? Quelle société moderne peut se permettre de laisser une vaste majorité de son peuple libre de tout travail ? L’abrutissement est devenu, de fait, une des fonctions principales de l’entreprise.

9.26.2006

Indigène - Autochtone

Le mot connaît un regain d’usage. Indigène fourmille dans la presse, en Une, en pages Politique, ou Sociale, ou Culture ; moins en Faits Divers. Quand sont évoquées les populations indigènes, il faut comprendre les populations des anciennes colonies françaises. Le terme indigène n’est pas neutre, il fait référence au sang, à la substance de l’autre, à sa différence indépassable, quand autochtone se limite à la terre. L’indigène était dépossédé de sa terre parce qu’il était substantiellement incapable de la mettre en valeur, il était usurpateur d’une terre qui de droit appartenait au colon, au civilisateur. L’indigène était endémique, maladie du lieu qu’il fallait éradiquer par tous les moyens. Les écrits des théoriciens de la colonisation française sont sur ce point hallucinants, mais rien de neuf sous le soleil, le précédent américain était là.

Durant la « deuxième guerre de trente ans » (George Steiner) de nombreux colonisés ont combattu auprès des indigènes pour libérer les terres irrédentes de métropole et de son Empire avant d’être oubliés. Que les enfants et petits-enfants de cette « armée des ombres » reviennent sur cette période devenait nécessaire, urgent même. Ils rappellent qu’ils sont eux aussi la France, indigènes de ce pays et non pas autochtones de banlieue. Tout ce travail de mémoire sera également fait par ceux qui ont lutté pour qu’elle soit oubliée. En admettant enfin que les fils des colonies sont aussi français, l’histoire officielle redonnera l’espoir, encore socialement et économiquement illusoire, qu’ils ont les mêmes droits que les fils du Berry et de l’Hainaut. Après tout « l’armée de réserve » aura toujours besoin de bras.

9.19.2006

Limite

Nous avons tous, à un moment ou à un autre, fait l’expérience du territoire animal. Rentrer dans ce périmètre défini par un individu a comme conséquence directe l’adoption de postures agressives par cet individu. Il existe des limites qu’il ne faut pas franchir, ce sont souvent des limites définies de manière peu évidentes, pour nous. Nous avons nos propres limites, peu évidentes pour les autres, mais il existe des règles tacites à peu près connues de tous, et acceptées comme telles. Avec quelques variantes toutefois. Qui dépasse ces limites, s’expose à une réaction violente de notre part ; des réactions qui souvent nous dépassent elles-mêmes. Nous avons un agir animal que les règles de bonne société ont bien compris. Ces limites individuelles se transforment en limites sociales, dès lors elles ne sont plus tacites mais écrites. Tous les codes qui régissent notre quotidien le prouvent. A tout moment de son existence, les Hommes en société sont soumis à des règles que parfois ils ignorent, mais qui sont écrites quelque part. Et certainement pour le bien de tous.

Ce ne sont là que des limites a minima, nécessaires pour vivre ensemble. Il en existe d’autres, qui sont la conséquence directe du vivre ensemble, mais qui ne relèvent plus d’une quelconque animalité. Elles sont d’ordre idéologique et parfois difficilement identifiables. Il faut en faire l’historique, comprendre d’où elles viennent et comment elles ont pu, pour certaines acquérir ce caractère naturel. Par exemple le droit de propriété individuel ; c’est un droit qui a été entièrement construit à l’époque de Locke, et mis en musique par lui pour soutenir le grand effort de décommunalisation des terres anglaises. Le but étant de permettre l’industrialisation de l’élevage, et du tissage. Ce concept de propriété individuelle n’a ensuite été attaqué que sur le principe des droits naturels : « Le premier ayant clos un champ et dit ceci est à moi », je fais ça de mémoire, garantissant ainsi à cette construction idéologique l’apparat d’un droit quasi animal.

Une fois ce droit naturalisé, il suffit d’une force qui contraint légitimement tout le monde (ou presque) à le respecter, et le tour est joué. Ainsi l’Angleterre s’est-elle vue gratifiée d’un Etat qui remplaçait l’ancienne relation de fidélité des Seigneurs au Roi, par une garantie de la propriété des grands propriétaires par une force légitime et financée par eux. L’Etat est au départ une affaire de garantie. Pour s’imposer à tous, il fallut édicter des règles contraignantes, s’appuyer sur les forces sociales les plus conservatrices, et trouver des terra nullus pour les expropriés. Ce fut un long processus, beaucoup plus complexe, mais je simplifie pour aller droit au but.

Quand nous sommes devant une limite qui nous semble infranchissable, il faut s’interroger sur la réalité de cette limite, son histoire et sa fonction réelle. Dépasser une limite que pourtant tous semble admettre est un des plus grands plaisirs qui soit ; il faut le faire avec malice comme le petit garçon qui cria pendant le défilé : « Le Roi est nu ».

9.15.2006

Le droit à la paresse

"Si, déracinant de son coeur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait de sa force terrible, non pour réclamer les Droits de l'homme, qui ne sont que les droits de l'exploitation capitaliste, non pour réclamer le Droit au travail qui n'est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d'airain, défendant tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d'allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers... Mais comment demander à un prolétaire corrompu par la morale capitaliste une résolution virile?"

Paul Lafargue, dans "Le droit à la paresse", Ed Allia, 1999, P63-64

9.14.2006

Al-Qaïda

Peut-être qu’à force de faire des revues de presse pour des groupes industriels, j’ai fini par prendre un pli mais ce groupe terroriste ressemble plus à une franchise qu’à une holding. Le terme a été utilisé pour la première fois par les services de renseignement du gouvernement américain en lieu et place de Maktab al-khadamat, mouvement constitué pour lutter contre l’occupation soviétique de l’Afghanistan, avec des financements américains. A la fin de cette occupation, cette organisation n’avait plus lieu d’être. Pourtant, elle continuait ses activités. Après tout, pourquoi laisser à l’abandon une organisation riche en hommes et en moyens, et bien structurée. Oussama Ben Laden en prenait seul la tête, faute d’associés. De nombreux mouvements islamistes radicaux agissaient dans divers pays musulmans, mais sans liens solides entre eux. Mouhammar El Khadafi, Hassan El Tourabi et bien d’autres avaient tenté de les organiser ; en vain. Ces petites structures locales occupaient des niches très rentables, qui généraient d’importants revenus. Parfois ils remplaçaient l’Etat auprès de certaines populations acquérant par ce biais une fonction politique importante. Al Qaïda avait trouvé un marché pour se développer.

Des actions d’éclat faisaient connaître ce Groupement d’intérêts auprès des professionnels, certains devenaient des franchises. Les revenus générés par cette nouvelle structure attiraient d’autres mouvements mal organisés. Elle offrait son aide contre des rétributions ou finançait des actions pour ouvrir des marchés locaux en devenir. Le marché européen par exemple était quelque peu délaissé. Quelques campagnes ont suffi. Après il fallait trouver des slogans, un discours, bref marqueter tout ça. Peut-être certains croient vraiment parler pour leur dieu… On ne sait jamais, des publicitaires ont sombré dans le mysticisme. Personnellement, je ne vois dans ce groupe terroriste qu’une franchise bien dirigée, efficace mais qui aura un peu de mal à survivre à son fondateur.

9.13.2006

Gaza

Pourquoi la situation des populations de Gaza ne s’améliore-t-elle pas ? Depuis la création de l’Etat d’Israël, les populations déplacées sur ce fin littoral de la Méditerranée vivent dans le dénuement le plus total. Malgré les plans d’aide, les accords de développement, les actions menées sur le terrain par toute sorte d’organisations humanitaires, la vie à Gaza est intenable. Et pourtant, ça tient. Prises en tenailles entre le Hamas et Israël, elles gardent l’espoir. Les groupes islamistes radicaux ont sous la main un vivier de désespérés quasi inépuisable (plus d’un million d’habitants) ; bien qu’entreprenante, la petite bourgeoisie naissante ne peut travailler dans des conditions décentes. Seules 200 000 personnes parviennent à subvenir à leurs besoins sans l’aide d’organisations caritatives.

L’Etat palestinien est exsangue, impossible de payer les fonctionnaires, les dettes, de financer les infrastructures sans crédits ou aide internationale. L’Union Européenne a beaucoup investi pour un résultat nul. L’arrivée au pouvoir du Hamas a encore un peu plus isolé ce pays. Les sanctions économiques qui ont été prises par l’UE et les Etats-Unis devraient être bientôt levées, mais pour quoi faire ? Si tout ce qui est fait doit être systématiquement défait, comment sur le long terme permettre le développement de ces territoires ? Le développement durable est pour ce pays un enjeu critique.

Aller vers où ? Tant que Gaza reste un enjeu intérieur pour Israël, rien ne peut être fait. Les différents gouvernements se servent de ces populations pour asseoir leurs positions intérieures. C’est un peu comme si nos gouvernements bombardaient la Corse à la moindre crise politique. C’est facile, efficace mais heureusement dans le cas de Gaza, ça semble marcher de moins en moins bien. Les partisans de la paix avec ce micro-Etat sont nombreux, les enjeux de politique intérieure semblent mieux posés, bref Israël commence à ressembler à une démocratie. Sans ça, pas de vie décente à Gaza.

9.12.2006

Un anniversaire spectaculaire

Je ne dois pas être loin de la vérité en écrivant que nous avons tous un souvenir précis du 11 septembre 2001. Ce jour-là, j’ai peu travaillé, et nul n’était là pour me rappeler mes tâches. J’étais hypnotisé par le long défilé des images sur l’Internet. Mon bureau était devenu une matrice à fantasme sont je suis ressorti les yeux au ciel. Impossible de me détacher de cette vision d’un avion se jetant contre une tour. Je revois sa vitesse, l’impact et la gigantesque gerbe de métal, de verre et de fumées qui en résultait. Et puis une fois devant mon poste de télévision ce bandeau en bas de l’écran de CNN « America at war ». A partir de ce moment, tout ce que j’avais absorbé de l’événement, je le vomissais. Quelqu’un interprétait l’image à ma place, le moment de tremendum perdait sa religiosité pour devenir un objet-là. La séparation induite par ce discours a suscité tout le reste des événements.

La période qui a suivi cet événement fut intellectuellement très pauvre. Tout le monde présentait les images comme des discours. Rien ne parlait plus qu’elles. L’iconodoulie faisait des ravages, l’image devenait sacrée. De plus, elles se multipliaient, de nouveaux témoignages visuels arrivant sans cesse ; la machine s’emballait. Seuls les prêtres des média étaient autorisés à disserter, à dire l’image, à dire son discours inhérent. Tout cela aboutissait à la reprise du « Grand Jeu » et la deuxième destruction de l’Irak. La route des Indes passait par New-York !

Juste en passant, Peter Gabriel écrivait une chanson sur cet événement dans laquelle il chantonnait :

Mamma's little boy has fallen down,
Mamma's little boy has hit the ground.
Now he's gone, Ian is gone,
his time is done.
The weight of a dream
can take you down.

White, white ashes, building crashes down.

So well, pretend it's all well conceived,
Build solid as steel, stuff we believe.
Now he's gone. Ian is gone,
his time is done.

The weight of a dream
can bring you down.
The weight of a dream
can bring you down.

9.10.2006

Complot

Je viens de m’en rendre compte. A force de disserter sur les classes dirigeantes et l’Empire, il est possible en me lisant, que germe l’idée dans l’esprit du lecteur qu’il existe un genre de complot d’un petit groupe d’obscurs multimilliardaires qui aurait comme but de faire main basse sur les richesses de la planète. Groupe organisé et cohérent qui a un projet unique. Evidemment, rien de tel n’existe. C’est une vision hollywoodienne du monde. Ce que mon professeur de Sciences Politiques appelait le syndrome E.T., la fameuse poupée de Frank Oz. Cela équivaut à chercher hors champ les mécanismes qui régulent ce champ. En prenant parfois l’entreprise comme exemple, j’essaie de comprendre certains mécanismes transversaux par analogie. Ce qui se joue dans un service c’est peu ou prou ce qui se joue dans un parti politique. Les capitaux sont rares et les acteurs pléthoriques. Les rapports pourtant sont équivalents.

Cette théorie du complot fait hélas de nombreux dégâts. Il est plus facile de penser une entité pétrifiée qu’un groupe en mouvement, de disserter sur des objets morts que sur du vivant. Réifier « les chômeurs », c’est plus simple que de comprendre la fonction de « l’armée de réserve ». On comprend mieux pourquoi Sarkozy oblige les immigrés sans papiers à ne rien réclamer quand on sait que cette main d’œuvre permet aux grands groupes du BTP de réduire leurs masses salariales. Il n’y a pas de complot là-dedans, mais des mécanismes que l’on peut observer, comprendre et au final dénoncer. En fait j’essaie à présent d’appliquer ce que j’avais lu et réorganisé pour faire mon mémoire sur l’aliénation.

Car il s’agit de cela, d’aliénation. En ne cherchant pas à comprendre ce qui nous arrive, nous acceptons qu’une partie de notre vie soit aliénée, nous soit étrangère. Certaines paranoïas ou conduites schizoïdes que j’observe au quotidien à mon bureau sont le fait du travail tel qu’il est organisé. Ce sont des petits flashes, mais ils expriment l’étrangeté du salarié. Comment peut-on supporter d’endosser tous les jours un habit qui n’est pas le sien et ce pendant plus de sept heures par jour ? Pas de complots, mais des mécanismes.

Individualisme

En novembre 1914, lors d’une conférence à l’Ecole des Pairs, le Science Po japonais, Sôseki exposait ce qu’il entendait par individualisme. Ne pouvant aborder de front un sujet aussi sensible dans le Japon de l’époque, il multipliait les digressions, les apartés, et les bons mots. Et quand il s’est agi de rentrer dans le vif du sujet, il évoque un point crucial que l’on a tendance à oublier : l’individualisme est une question de moyens. Lui-même ne pouvait affirmer son individualisme que parce qu’il était un intellectuel mondialement reconnu. Parce qu’il avait acquis les moyens de son indépendance, parce qu’il avait un certain pouvoir. La grande question politique du Japon de l’époque était celle de la puissance de l’Etat. Grâce à sa victoire contre la Russie, le Japon était devenu une puissance régionale qui pouvait rivaliser avec les grands Empires occidentaux. Mais le modèle occidental jusqu’alors imposé par l’Etat ne convenait plus à la classe dirigeante japonaise ; une fois dépassé par l’élève, le maître devenait moins respectable.

C’est donc la constitution d’une voie japonaise de développement qui se jouait. Sôseki voyait, avec inquiétude, la classe dirigeante prendre un pli militariste. C’était pour lui un dilemme moral : il vaut mieux en temps de paix développer la morale individuelle qu’une soit disante morale d’Etat. De fait, il aborde la question de la réussite individuelle, acquisition de l’indépendance de l’individu par le pouvoir et l’argent, sans une seule fois s’intéresser aux conséquences sociales de l’apparition d’une bourgeoisie nationale indépendante. La question de l’Etat n’est qu’une question morale. Celle de l’individualisme une question de pouvoir. Nous retrouvons cette même rupture pendant la République de Weimar. La constitution d’un nouveau corpus idéologique se fait contre l’Etat ante, laissant cette coquille vide prête à servir un groupe constitué d’aventuriers.

Depuis la grande rupture libérale des années 80, nous sommes entrés dans une configuration équivalente à celles évoquées. La classe dirigeante est en train de créer un nouveau corpus idéologique dont la fonction est de détruire ce que l’on appelait l’Etat providence. L’Etat doit seulement assurer la paix sociale et garantir la liberté des grandes entreprises. Comme les citoyens de la Grèce antique les nouveaux citoyens ne seront plus qu’une poignée, face à une multitude de serviteurs et d’allogènes sans droits. La maîtrise de l’appareil d’Etat est l’affaire de quelques individus, en d’autres mots, l’Etat est à prendre. La démocratie risque de connaître quelques temps difficiles. Une nouvelle raison de rester vigilants.

9.07.2006

Classe dangereuse

L’idée de Nation a perdu de son efficacité. A son évocation, les foules ne se déplacent plus. La classe dirigeante n’en a plus l’usage, elle est simplement gardée au chaud, au cas où. Elle est devenue d’autant plus inutile que la constitution de groupes industriels mondiaux (Finance, Utilities, Industrie lourde…) est devenue nécessaire. La nouvelle classe dirigeante mondialisée a besoin de revenus plus élevés pour asseoir son pouvoir sur le plus grand nombre. Dans cette course, la classe dirigeante française est très en retard, car elle est restée très nationale. Elle ne joue que depuis peu le jeu européen, mais elle veut garder la main sur la majorité des revenus générés par les grandes fusions en cours. D’où ces débats un peu obscurs sur Enel/Suez, Arcelor/Mittal ou Euronext/Nyse. Mais elle apprend.

La classe dirigeante turque est elle issue de l’armée en grande partie, et de ce fait il est plus difficile pour des investisseurs étrangers de s’imposer dans les entreprises turques. Mieux vaut, pour la classe dirigeante européenne, faire de la Turquie un genre d’arrière-cours pour touristes ou un gisement de main-d’œuvre à bas prix. Et accepter de payer des prébendes aux factions locales.

L’Empire n’est pas toujours limité aux nationaux. L’Empire romain a presque définitivement décliné quand les bourgeoisies allogènes se sont imposées dans le pouvoir central et que les citoyens romains sont devenus des citoyens de l’Empire comme les autres. C’est ce qui est en train de se passer aux Etats-Unis. Un quart des multimilliardaires dans le monde ne sont pas américains. On peut voir en eux des gouverneurs locaux mais dans la perspective de la création d’Empires « décentralisés » certains ont pris de l’avance. Les 100 premières entreprises chinoises représentent 80% du PIB du pays quand en France 1% de la population possède 13% du PIB. L’Empire repose sur une société inégalitaire, en gardant ceci en tête il est plus facile de reconnaître nos ennemis.

9.06.2006

Europa

Lorsque l’on jette un œil sur le devenir des Empires, on s’aperçoit qu’ils ont quelques caractéristiques communes : un territoire immense, une classe dirigeante très réduite et un état de guerre permanent. Ces Empires se sont constitués grâce à une nouvelle idéologie très dynamique qui permettait la soumission du plus grand nombre à un petit groupe constitué. Les Etats-Unis ne sont devenus Empire que par la volonté de la grande bourgeoisie industrielle du Nord Est qui instrumentalisa un courant religieux très vivace chez les premiers américains d’Europe. En quelque sorte, ils ont créé une Union de la Forge et de la Foi. Nous pouvons appliquer ce schéma aux autres Empires : Soviétiques, Romain, Chinois… à quelques nuances près.

Actuellement, l’Empire américain domine seul malgré l’émergence d’un Empire chinois et la réémergence de l’Empire Russe. Ces trois grands se toisent pour le moment sans jamais s’affronter directement. L’Union Européenne devra régulièrement choisir vers quel Empire se tourner. Pour l’instant, la question ne se semble pas se poser. Pourtant Emmanuel Todd dans « Après l’Empire » s’interroge sur la permanence de ce statu quo, sur l’appétit de l’Empire américain et surtout tente de penser la position de l’Europe dans ce nouveau concert des nations, si proche du sommeillant ogre russe.

Le devenir Empire de l’Europe ne doit pas être un espoir. Pourtant, c’est quelque chose qui titille notre classe dirigeante et qui apparaît dans certains débats comme celui sur la Turquie où la recherche de l’unité imaginaire de l’Europe a comme finalité l’émergence d’une classe dirigeante cohérente et unie. Heureusement, il y a encore du boulot mais les différents regroupements économiques et la création d’un grand Board économique sont un pas dans cette direction.

Turquie

Depuis le temps qu’on en parle ! Le cœur du problème turc semble être c’est celui des limites. Depuis l’antiquité, la Turquie est la grande plaque tournante de la civilisation Indo/Européenne. Lieu de luttes, d’échanges, de découvertes, mais surtout lieu imaginé qui suscite, malgré la distance réelle, des débats houleux.
Depuis l’antiquité l’idée de frontière a quelque peu évolué. Les limes romains de sont pas des frontières stables, ce sont des lieux d’installation des familles de soldats romains, des fronts pionniers, des espace en romanisation. Rien de tel chez les grecs qui installaient des comptoirs, nos modernes zones franches, dont la fonction principale était l’exploitation des richesses locales. Quel grec se serait installé si loin de sa cité ? Les luttes entre les deux Empires romains puis la poussé de l’Islam on donné une autre tournure à ces frontières. Elles sont devenues des lieux d’affrontements, de séparation. Traverser une frontière c’était rentrer dans un autre monde.

La Turquie est depuis ces temps anciens un lieu de frontières. Orient et Occident s’y imbriquent, Christianisme et Islam s’y mélangent, Religion et Laïcité s’y réinventent. Les premiers Conciles chrétiens s’y sont déroulés, un Califat s’y est imposé, un Etat musulman et Laïc y a été créé. Et puis il y eu Troie ! Des événements uniques et fondamentaux qui sont l’Histoire de l’Europe. Alors la Turquie dedans ou dehors ? Il me semble que ce n’est pas la bonne question.

Organiser une grande Fédération de 400 millions de personnes avec un Etat puissant ça existe outre-Atlantique. Mais qui se lancera dans cette grande entreprise ? Et surtout pour qui ? Un peu de prospective sur l’avenir de notre planète devrait nous donner quelques pistes. Et ça, c’est pour une autre fois.

9.04.2006

Chomage

La tension monte. Pour contrer le grand mouvement social en préparation, le gouvernement multiplie les effets d’annonce. Après les chèques transport pour les fonctionnaires, les allègements fiscaux pour les TPE, l’augmentation de la prime pour l’emploi, nos gouvernants se réjouissent de la baisse du chômage du mois passé. Et pourtant, à chaque fois, c’est un mensonge de plus. Le chèque transport ne verra jamais le jour, les allègements fiscaux sont critiqués par les argentiers en chef du parlement, qui ne comprennent pas non plus comment sera financée la hausse de la prime pour l’emploi. Quant à la baisse du chômage, nous savons tous ce qu’elle représente réellement.

Malgré tout, les ministres font la queue pour montrer leurs bouilles dans les rédactions et se faire interviouver par des journalistes chaponnés par des employeurs qui composent une partie appréciable de la classe dirigeante. Je me demande parfois pourquoi s’obstiner à lire la presse, regarder la télé ou écouter la radio quand on sait comment tout ce petit monde fonctionne. Le but de la manœuvre étant d’éviter qu’une large couche de la population ne sombre dans le désespoir et ne prenne conscience de ses conditions de vie objectives. L’illustration que la politique n’est que la réification des rapports sociaux.

Dialectique

Voilà un petit outil passé de mode mais qui reste très pratique et très efficace. Je lis tous les jours dans la presse des articles sur des objets morts, des concepts inertes, des institutions pétrifiées. Medef, Etat, Nation, Parti Socialiste... tous ces mots ont été coupés de leurs « réalités », se sont pétrifiés pour ne plus être que la définition communément admise par leur usage. La faute est partagée. Il est plus facile pour le Parti Socialiste d’être un sigle identifiable sur l’échiquier politique par les personnalités qui le composent qu’être la Section Française de l’Internationale Ouvrière défendeur des droits des prolétaires et gestionnaire des crises du capitalisme au mieux des intérêts des ouvriers. En plus ça fait vieillot.

Il faut remettre du mouvement dans ce vocable empesé, trouver les contradictions inhérentes à la fonction qu’il désigne pour lui rendre sa place historique. L’organisation du parti ne permet pas un tel mouvement actuellement, avec les adhésions en masse le processus de pétrification s’est même accéléré. La crise du 21 avril l’a tout juste un peu ébranlé. Cela donne une vague idée de l’énergie qui doit être dégagée pour la renaissance de la SFIO. J’avais espéré un éclatement, rien de tel n’est advenu. Il faudra hélas compter sur une repolitisation de la direction de ce parti pour qu’il se retrouve. Ou « espérer » une déflagration sociale. Bref apporter de la contradiction dans ce qui paraît monolithique. Ce qui est la fonction même de la dialectique.

La Rochelle

Il était évident que des coups se préparaient à La Rochelle, que des comptes allaient se régler, des débats s’enflammer et les discours se multiplier. On en a eu pour notre argent : entre les larmes contenues de M. Jospin, les envolées de M. Hollande, le silence obstiné de Mme Royal et les moues agacées des autres prétendants à la course au trône, on avait le choix. Mais le coup est venu d’ailleurs. Irrités par le tohu-bohu engendré par l’Université socialiste, la droite de gouvernement lançait son offensive. Dès dimanche, entretien avec M. Borloo, puis intervention le lendemain de M. Chirac et de M. de Villepin. M. Sarkozy et M. Breton quant à eux glissaient leurs noms dans les espaces encore libres. La Rochelle assiégée devait être plus tranquille.

Cette guerre de position médiatique devient lassante. Ces gesticulations fatiguent la vue et une nouvelle fois ne sont là que pour détourner le regard de ce qui est vraiment important. La patronne du Medef encourageait ce matin les français à accepter un peu mieux le système économique actuel, car un effort est nécessaire selon elle. Les revenus réels d’une large couche de la population française sont en baisse. Le chômage des jeunes est galopant. Un grand mouvement de revendications est en train de s’amorcer dans la fonction publique. Bref, la situation sociale est très tendue. Alors un peu de poudre aux yeux...

L'autre corps

Il existe un risque de perdre de vue les véritables enjeux sociaux et économiques de la période que nous vivons en focalisant notre attention sur les personnes. Parler de Sarkozy et Royal, Royal et Jospin ou Tartempion et Ribouldingue, c’est une forme de renoncement à notre libre analyse de ce qui se passe réellement. On transfère une partie de soi dans un autre monolithique qui n’est en fait qu’une expression maladive de notre égo. On se repaît de cet autre imaginaire en faisant comme s’il était soi. Entendez ce qui se dit sur ces hommes politiques, le partage que l’on fait de leurs mots, de leurs prises de position, ou de ce qu’ils nous laissent voir d’eux. La pipolisation rend encore plus fort ce transfert d’être. Plus leurs corps est présent plus on s’oublie en eux.

Or, ils sont tous à peu près aussi cons que n’importe qui. Ils sont mal fringués, ont deux idées sur un papier qu’un conseiller leur a filées, ils sont eux-mêmes non pas sujets mais objets d’autre chose. Il faut les écarter de notre champ de vision pour avoir enfin une idée des forces qui les manipulent. Comme dans la caverne de Platon. Mais c’est plus facile de parler de ces gens-là, que de ce qui est vraiment en train de se jouer en ce moment. Non pas que les hommes politiques se valent tous, mais il ne faut pas s’aveugler dans la contemplation de leurs personnes.

C’était juste une petite mise au point.